LE JOURNAL D’AMANDA
J’avais tout juste dix-neuf ans en 1977, l’année où les visites ont commencé. Malgré qu’à certains respects on me traitant encore comme une gamine, j’avais surmonté des obstacles de calibre adulte pour accéder au droit de vivre ma vie comme je l’entendais. C’est à dire convenablement, pour une fille de mon age à cette époque.
Provenant d’un milieu d’une pauvreté intellectuelle lamentable, je ne connaissais encore rien des réels travers du monde qui nous manipule, ni du conditionnement auquel nous sommes soumis pour rentrer dans le moule.
À bien y réfléchir, aux moments le plus critiques du phénomène, c’est précisément cela qui m’a sauvée. Car muselée comme je l’étais, aux prises avec la réalité du Québec rural d’alors, je n’avais guère eu le loisir de me pencher sur cette transformation qui s’opérait en moi.
D’autant plus que le seul fait que je me sois entêtée à poursuivre des études supérieures contre sa dictature, m’avait valu les foudres de mon paternel. Aussi, à ma majorité, un soir qu’il avait un coup de whisky dans le nez, le vieux schnock me montra la porte. En contrepartie, dans les cercles universitaires, c’était la fin du mouvement peace and love, du retour à la nature, de la libération sexuelle… Le vingt-et-unième siècle grattait à nos fenêtres et je croyais que tout était désormais possible. Tout le paradoxe est bien là!… Je suis la preuve vivante que la réalité peut s’avérer plus biscornue que la fiction.
Je tiens à spécifier que ce journal témoigne pour moi aujourd’hui, en rédigeant ces mots, d’un courage et d’une innocence que seule la naïveté de l’adolescence et sa rébellion notoire, pourvoient en temps de grande crise. Aucun cours de Physique ou de Chimie ne m’avaient préparés au revirement exceptionnel, qui ébranlera à jamais les assises de ma vie sur terre. Aussi le récit qui suit compromettra sans nul doute la quiétude de la vôtre, de vie ordinaire, si vous choisissez d’aller plus avant!… Le fil tordu que fût le scénario de ma vie, je le consigne ici, à travers yeux d’une jeune femme sur le point d’être transfigurée par des forces qui ne se quantifient plus en termes de bien ou de mal…
On m’a traînée bien au-delà de la limite du simple mal!…Il existe une peur plus puissante que la peur de sa propre mort imminente, c’est celle qui nous oblige à vivre des événements ou nous préférerions mourir, mais dans le cas qui nous concerne ici, ce choix ne nous appartient plus!
Peut-être est-ce du au fait qu’à l’époque, il manquait des termes au vocabulaire pour décrire ces choses extraordinaires qui me sont arrivé, que je reste au plus près des notes rescapées du passé. J’ai tellement cherché à mettre cette phase derrière moi, que le seul fait de fréquenter mes cahiers de cette période, me plonge dans une indicible torpeur. Loin de prétendre avoir des réponses au phénomène exponentiel des visites de ce type, mon histoire met toutefois en lumière d’importantes variantes aux scénarios devenus monnaie courante dans le folklore contemporain, des variantes qui pourraient faire une énorme différence.
Pour moi, ce fut comme si ma vie se transformait en un piège extrêmement complexe dans lequel j’aurais glissé par inadvertance. J’étais tombée dans un labyrinthe aux miroirs déformants menant jusqu’aux tréfonds d’un enfer si grotesque que ça m’empêchait d’en parler. Comme si en acceptant ma part de bonheur, je m’étais engagée à subir d’innommables horreurs… Des horreurs dignes d’un mauvais film de science-fiction. Aujourd’hui je constate que je ne suis plus un cas isolé. Et que ces atrocités aux mains desquelles nous fûmes faites victimes continuent à passer pour de l’hystérie collective. Nous sommes hélas d’ores et déjà plus nombreux que nous voudrions le croire, à subir l’assaut de nos ennemis invisibles. Des centaines de milliers d’individus ont été tagués par l’oppresseur comme du bétail à l’aide d’implants, numérotés sous la peau à l’encre fluorescent, et traités pires que des cobayes. Est-ce qu’aucun d’entre nous mérite une telle démence ?
Il me faut désormais vivre avec l’idée que j’ai survécue au pire!… En attendant la prochaine offensive…
Autant vous prévenir de suite : Cœurs fragiles ; prière de vous abstenir !
Journal d’une Illumination
Premier Contact
Le Samedi 16 juillet, ce fut pour mettre fin aux ragots, que mon prince charmant et moi, nous nous sommes mariés – rien de moins qu’à l’Église. Si je balance ça de la sorte, c’est parce que nous n’étions guère portés sur la religion, Yvon et moi. Par ailleurs, les retombées immédiates de notre union se révélèrent si généreuses, qu’avec le recul, on croirait à un scénario écrit de toute part, afin de mieux me guider dans leur piège.
Au grand dam de certains poltrons mal engueulés de mon proche entourage, j’ai noué le nœud avec mon prof de Chimie de l’université. Et ce, accoutrée selon les convenances, d’une robe blanche apprêtée d’une traîne à vous balayer un trottoir… De Mademoiselle Leblanc je suis passée au statut civil de Madame Tremblay, qui pour le meilleur qui pour le pire, or cela en soi, constituait une sorte de miracle… Les filles de mon acabit se considéraient chanceuses de se dénicher un mécanicien ou un travailleur agricole.
Devant cette extraordinaire occase, même mon père, a dû se la calmer… N’ayant eu droit à son engueulade avec notre mère, dont il nourrissait le brasier depuis la publication des bans, tout avait l’air de rouler sur des billes lors du grand jour – malgré son abus d’alcool caractéristique en de telles circonstances, sauf bien entendu que j’ai cru que ça y était, lorsqu’il a commencé à s’en prendre à une de mes sœurs…
Je dirais toutefois que le vent soufflait du bon bord, c’est-à-dire de mon bord!… D’autant plus que le véritable clou de la journée, n’a pas tardé à se réaliser… À un moment donné, le patriarche ivre s’allongea de tout son long, ébloui par les fleurs du tapis…
Pour modérer mes palpitations, je l’ai avisé qu’il avait selon moi, largement dépassé son quota de nectar Tremblay, ensuite j’ai rajouté : « T’as pas d’allure Papa!… Tu peux pas t’en empêcher!… Tu vas me faire honte jusqu’en enfer!…»
On ne saura jamais ce que Yvon lui a dit, par la suite, mais nous n’avons pas même eu droit à l’ébauche d’un esclandre de la part du fautif!… Il se laissa raccompagner docile, œillet blanc à la boutonnière… dans une limousine Tremblay.
Entre le vieil emmerdeur et moi, les tables avaient enfin fini par tourner. Et pour une fois, c’était à mon tour de détenir les cartes… Remarquez qu’il avait toutes les raisons du monde de se considérer doublement chanceux. Primo : il se débarrassait définitivement de l’aînée de ses filles qui lui causait tant d’ennuis depuis la naissance… Deusio : cette dernière mettait le grappin sur un parti d’une richissime famille de la région. Ce qui signifiait qu’il n’avait rien eu à débourser pour ce satané mariage.
C’est bien ce qu’il devait penser, en s’envoyant un verre bien rempli derrière la cravate, pour fêter sa pierre à deux coups. (’’Un vrai miracle’’, devait-il se dire…) De toutes les manières, nous savions tous pertinemment, que ma mère l’aurait fait enfermer chez les fous, s’il avait prétendu pouvoir me payer un mariage…
Ce fût assisté d’une bande d’invités bien imbibés, qu’en ce jour d’entre tous, celui de notre serment devant le Dieu de nos parents, que Yvon et moi fumes happés par les griffes du destin sous la forme d’une grande enveloppe… Cette enveloppe allait métamorphoser ma vie.
Un silence gêné, très touchant, s’installa dans la salle. Ma belle-mère s’évertua à lire à haute voix une clause de son testament prédestinant Yvon à hériter de la maison du 99 Rang St Raphaël, le jour de son mariage. C’était la généreuse contribution de sa mère à notre union, rien de moins. J’en suis restée bouche bée…
J’étais déjà estomaquée par l’effarante multitude de cadeaux ayant défilé sous nos regards incrédules. Avec tout le vin coulant à flots, et les séries de toasts à notre avenir, notre santé, notre amour, je dus m’asseoir à intervalles réguliers pour reprendre mon souffle… Sans compter qu’une centaine de convives sont passés par notre table entre les danses et les discours, nous souhaiter du bonheur et encore du bonheur… C’était donc ça, de vivre dans une famille normale, avec des gens aux comportements humains!…
*
Bon nombre de semaines plus tard, vers le milieu du mois de Septembre, sous prétexte de mon dix-neuvième anniversaire qui approchait, Yvon a fait percer la toiture de la maison. Pendant ce temps, on nettoyait de fond en comble à mesure que je revigorais les superbes meubles d’époque laissés à l’abandon. Tant de luxe me donnait des ailes.
À grand renfort de jurons, et de sparadrap pour colmater leurs blessures aux mains, Yvon et un de ses amis introduisirent un splendide puits de lumière dans le grenier de la résidence. Un soir, quand je suis rentrée de l’université très tard, j’ai trouvé là, juste dessous la nouvelle verrière, un télescope Meade Newtonien de 6 pouces. Je n’en croyais pas mes yeux… Cela a suffi pour que je m’engage à y habiter à plein temps, dans cette vieille maison isolée entre la forêt et le lac St-Jean.
« C’est le plus beau cadeau de toute ma vie!…, lancé-je en battant des cils. Tu ne peux pas savoir combien tu me rends heureuse. »
Rien ne m’avait fait tant plaisir, je crois… Jusqu’à ce que Yvon m’approche, qu’il m’enlace et me glisse à l’oreille : « Pour moi, tu vois, c’est TOI le plus beau cadeau de ma vie Amanda… Toi et moi ici, maintenant, c’est comme un miracle dont je n’aurais jamais douté!… La vie nous réserve de ces surprises!…»
À partir de ce moment, je considère avoir enfin trouvé un chez-nous, ma place, sous notre toit… Cela étant une notion toute nouvelle pour moi, ça me remplie d’une joie que seule la fébrilité de mon bonheur n’a d’égal… Je réalise aussi à quel point je ne m’étais jamais sentie accueillie dans la chaumière de mes parents, et cela malgré les bonnes intentions de ma mère.
J’embrasse alors Yvon avec tendresse… Et nous faisons l’amour, comme pour la première fois, comme des bêtes… Là sur le plancher en bois franc du grenier mansardé.
En l’espace de quelques jours, – sans demander d’aide à quiconque, j’aménage là-haut un bureau, et tout mon bric-à-brac de dessin. Des montagnes de livres jonchent le sol et les étagères ploient sous le poids des volumes de référence… La grande pièce au plafond pentu me rappelle les gravures moyenâgeuses avec tous les meubles anciens que nous y avons rassemblé.
De plus, pour la touche finale, nous y hissons un lit à baldaquin ancestral sculpté dans du chêne sorti tout droit d’un décor de fiolm d’époque. Yvon s’est déchiré les jointures en m’aidant à le monter mais l’effet est à vous couper le souffle!…
N’ayant jamais accédé au luxe de ma propre chambre quand je vivotais encore chez mes parents, j’ai quelquefois l’impression de vadrouiller dans un conte de fée. Chaque matin, le soleil se lève droit devant la fenêtre surplombant un bout de champ laissé en friche, puis le soir venu, notre astre bénéfique se couche dans l’autre fenêtre de la mansarde, derrière la forêt de conifères géants, à grand renfort de reflets enflammés qui dansent sur les flots du lac. Certains jours, il m’arrive de me pincer pour m’assurer de la véracité de ce qui m’arrive.
Pour la première fois de ma brève existence, depuis le début des congés universitaires, je me consacre à ma principale raison d’être – qui consiste selon moi à comprendre l’univers. Sur le plan artistique, je domestique la lumière sur du papier ou sur des toiles – dépendant de ce qui me tombe sous la main… Tel une petite fille en permission extraordinaire, je passe le plus souvent mes nuits dans le grenier de la maison isolée, un œil rivé à l’oculaire. Autrement, je profite tout le jour du soleil, quand il y en a, pour faire de longues randonnées à travers les bois. J’alimente le foyer et je peins ou je lis, goûtant pour la première fois à la liberté d’être adulte. Enfin libre… Exaltée au plus haut point, je me nourris d’équations abracadabrantes, je vibre d’un amour florissant et je m’accapare l’insomnie comme un fruit défendu. Mes rêves d’enfant se réalisent enfin…
Je n’ai jamais fait dans la dentelle… Un jour, j’ai prévenu Yvon d’une réalité avec laquelle il devrait composer, je me souviens de lui avoir confié en toute sincérité : « Je crois seulement que tu ne serais pas le premier, en commençant par ma mère, à croire que tu pourras me féminiser, me faire changer… Mais détrompe-toi : Je suis un garçon manqué, qui s’assume… C’est de comprendre qui me pousse, et avec toi, je me sens propulsée…»
Yvon m’a serrée dans ses bras… Et alors que son corps était secoué d’un fou rire, il m’a dit : « Ma mère en contrepartie, elle ne s’attendait pas à une partie de bras de fer… Et là, comme elle est malade, je… Je vais passer plus de temps auprès d’elle…»
« Bon!… Ça y est!… »
Sur ce, il répond : « Je te demande seulement de faire un tout petit effort… Tu sais qu’elle a tout de même soixante-douze ans, et dans son état de santé!… »
« Ho!… Tu voudrais que je passe mes soirées devant le foyer, en robe du soir, c’est ça?… »
« Tu sais que je t’aime comme tu es… En ce qui me concerne, tu ne dois rien changer, sauf que de temps à autres, nous devons tous faire des compromis. Tu as raison de ne pas céder à tous ses caprices, sauf que stratégiquement, si nous étions là pour elle, ne serait-ce qu’un dimanche sur deux, tu vois… »
Nonobstant les embûches que la vie a dispersée sur ma route; malgré la pauvreté de ma famille biologique – que j’ai toujours eu la certitude d’avoir choisie – ou les motivations profondes du prince charmant qui m’a enlevée sur un cheval blanc, j’ai toujours eu la conviction innée que je réussirais dans la vie. Que je ferais quelque chose d’important, d’utile… Le succès de ma première exposition de peintures, et ses retombées financières – plutôt inouïes pour une si jeune artiste, en sont un exemple frappant.
Je vibre, je le sais, d’une intelligence toute naïve, mais si je maîtrise aussi bien le langage des mathématiques ou de la chimie, que le français et l’anglais, c’est que j’y travaille… Je ne suis pas simplement chanceuse en affaires comme en amour, je travaille de longues heures… C’est comme ça, je n’y peux rien… Les journées sont trop courtes et le temps souvent manque à mes tentatives de rapprochement avec ma belle mère!…
Je réponds : « Je te promets de passer la voir Yvon… Dès que j’aurai progressé suffisamment sur ma nouvelle exposition, tu sais ce pourrait bien être une opportunité unique, de me faire récupérer à mon age par un Musée… Les grandes ligues… Penses-tu que je sois à la hauteur?…»
« On ne le saura jamais si tu ne tentes pas le coup, fonce… Mais pour ma mère, tu as absolument raison, commence par t’occuper de cette expo… C’est un peu comme si elle me faisait savoir que tu me détourne d’elle… Ce qui, j’en conviens, est absurde… à mon age…»
« Oui mais toi!… Tu connais la vérité, tu as vu d’où je viens… Je me suis tellement conformée à l’image que les autres exigeaient de moi, que j’ai passé proche d’en devenir une, d’image…. Mais c’est fini… Je veux vivre Yvon, je veux goûter au bonheur, et le cultiver comme une mauvaise herbe… »
*
Quelques mois passent…
L’hiver étant ce qu’il est au Québec, c’est-à-dire traître, Yvon préfère éviter le déplacement jusqu’à notre maison sur des routes de campagne cahoteuses. D’autant plus que cette année, les chutes de neige battent tous les records, et que notre maison est située sur un des derniers chemins à être déneigés lors de tempêtes.
En semaine, il dort en ville, chez sa mère…
*
Le premier contact a lieu le Jeudi 1 Décembre 1977, alors que je suis seule dans la grande maison isolée au bout du rang. Aussi bien dire, au milieu de nulle part… Les conifères gonflés de neige plantés en rangs serrés autour de la maison tels des soldats blancs, fiers, immobiles, veillant en apparence sur notre nid d’amour, ne me sont d’aucun secours.
Vers trois heures du matin, je suis tirée de mon lourd sommeil par un boucan de tous les diables!… Un flash lumineux d’une surprenante intensité électrise le grenier, puis, obscurité complète!…
J’ai beau m’écarquiller les yeux, je suis clouée de peur sur ma couche. Aucune lumière n’est allumée dans la maison, pourtant je laisse toujours un certain éclairage – et à l’intérieur et à l’extérieur de la maison…
Mais là, c’est le noir total… Comme si l’énorme flash m’avait aveuglé pour le compte.
Une radio mal syntonisée joue à tue-tête à l’étage du dessous, comme entre deux stations. Un ronron de basse fréquence domine cette cacophonie infernale. Je n’ai jamais été d’une nature impressionnable, mais là, aucun doute n’est plus possible : un ou plusieurs inconnus rôdent dans la maison. Il se passe quelque chose de sévèrement anormal…
Des cambrioleurs qui annoncent leur présence?… Ça ne tient pas debout… Des jeunes venus faire la fête ?
Si une panne est survenue : qu’est-ce qui alimente ces radios?…
Je n’ose pas bouger pendant que ces pensées fusent dans ma tête… Mon cœur bat si fort, que j’ai la sensation d’avoir les sens aiguisés comme des lames de rasoir.
On doit la croire vide, cette vieille baraque, me dis-je. Après tout, je parque ma voiture dans un vieux garage près de la route, à une centaine de mètres de là, et si une panne d’électricité survient, vu son état de délabrement extérieur la maison paraît abandonnée!….
Puis soudain, le vacarme assourdissant cesse d’un coup sec. Plus rien!… Un lourd silence pèse alors sur l’obscurité…
En tâtonnant dans le noir, je réussis tant bien que mal à passer un jean et un pull. Ensuite, à bout de nerfs, et sur la pointe des pieds, je me déplace dans le noir.
Puis, lorsque je le trouve enfin, je me replie sur moi-même sous un ancien bureau en bois massif. Comme dans une niche, parfaitement calibrée à ma mesure.
C’est là, qu’un engourdissement peu commun me gagne. Comme si je basculais indéfiniment à la renverse au ralenti… Cela me fait l’effet de tomber en chute libre. Étant cependant recroquevillée sur moi-même, par terre, sous un meuble, je n’ai nulle part où tomber, ni même glisser sur le côté. Je suis coincée, là!…
J’ai perdu le contrôle de mon corps, mes membres ne répondent plus aux instructions que je lui ordonne… Mon cerveau fonctionne au ralenti, mais je reste on ne peut plus consciente!…
Tout à coup, en relevant les paupières, je discerne à travers un filtre déformant qu’à quelques mètres de moi, quelque chose bouge. Que ce quelque chose frotte sur le parquet… Comme des griffes d’animaux n’engageant pas prise, quand une bête s’agite… Je songe que je dois avoir affaire à un ours – cela me tétanise de peur, puis je m’évanouis…
Je perds connaissance, et je ne reviens à moi que plusieurs heures plus tard. Contre toute vraisemblance, je me réveille étendue au-dessus des couvertures sur mon lit. En plus d’être frappée d’inquiétude et courbaturée, moi qui n’ai jamais mal à la tête, je souffre d’une affreuse migraine.
La maison étant toujours plongée dans une obscurité peu amène, – mes vêtements sont humides, et empestent d’une odeur étrange -, je vois toutefois autour de moi un minimum. Sur ce plan, les rayons de lune sont revenus à la normale, éclairant la fenêtre à l’extrémité du grenier. Je hoche la tête pour m’en assurer à plusieurs reprises…
Qu’est-ce qui peut bien m’arriver?…
J’ai beau être saine et sauve, cela ne me rassure que partiellement. Je mets un certain temps à me ressaisir.
Première conclusion : un animal ne reviendrait pas, pas même un loup, surtout pas un loup : il aurait réglé ça tout de suite.
Comment ai-je bien pu faire pour me rendre jusqu’à mon lit ? C’est bien là le gros bout du problème…
Incapable de rester immobile sans rien tenter plus longtemps, je m’arme d’une lampe de poche et d’un marteau, puis je me dirige vers l’escalier sur la pointe des pieds. N’ayant jamais cru aux bondieuseries de mes parents, la première image qui me traverse néanmoins l’esprit est celle du diable.
Dans mon désarroi, je pense alors au téléphone… Cela m’oblige aussitôt à éclater de rire. Je ris tout haut pour me redonner du courage.
Personne ne peut rien pour moi. Le plus proche voisin réside à plus d’un kilomètre. La menace est peut-être toujours dans les lieux… Mon corps semble encore anesthésié sous l’influence de quelque force inconnue, je me mets à redouter que j’ai été droguée, droguée et violée. Pourtant j’étais seule dans la maison, et toutes les issues sont bien verrouillées…
Comment se fait-il que je ne me souvienne de rien ? Absolument rien!…
Il subsiste dans la maison une odeur de phosphore si prégnante, que je dois me raisonner pour ne pas ouvrir les fenêtres toutes grandes en cheminant d’une pièce à l’autre. Ça sent les œufs pourris…
Je ne me souviens pas non plus de m’être évanouie, encore moins de ce qui a pu s’ensuivre!… Me suis-je bien évanouie ? Rien n’est moins sûr… J’ai une forte envie de vomir.
Et c’est ce qui arrive, quand, du faisceau de la lampe de poche je balaie les grandes traces de morve blanchâtre sur les murs du salon.
C’est alors que dehors, les premiers chants d’oiseaux criblent le voile silencieux de la nuit. Je soupire, puis je siffle entre mes dents :
« Me v’là sauvée!… »
Des signes Précurseurs
Pendant mon enfance, mes parents m’imposaient les valeurs catholiques anachroniques qu’ils avaient eux-mêmes endurées. Depuis aussi longtemps que mes souvenirs ne me portent, j’ai su, que pour ne pas finir comme ma mère, il fallait que je m’évade de mon milieu familial biologique au plus sacrant.
Déjà toute jeune, j’étais dotée d’une sensitivité électrique peu commune. Bien que je fusse assez intelligente, pour comprendre que j’étais un peu différente, il m’arrivait de fantasmer que j’avais le pouvoir d’éteindre les lampadaires à volonté. Quand je m’énervais, ma simple présence détraquait les appareils électroménagers. À deux reprises, avant de commencer de fréquenter l’école, des sphères lumineuses émergèrent de l’écran du téléviseur, qui était à lampes à cette époque, et me frappèrent au torse. Chacune de ses manifestations hors du commun me laissèrent des marques de brûlures visibles pendant quelques jours.
Quand j’ai commencé à lire, mes parents ne possédaient même pas un dictionnaire, les seul livres qui soient tolérés sous leur toit étaient : la Bible, le catalogue de chez Eaton’s et l’Almanach du Peuple, où j’ai commencé à m’intéresser aux astres en suivant les croissants de la lune.
Pendant de longues années, j’ai clopiné chaque matin, bon gré mal gré, comme tous les enfants de mon entourage, jusqu’à l’enclume d’une petite école pittoresque, où étant première de classe, je m’ennuyais à mourir. Je m’asseyais tout au fond, et je répondais aux toutes premières questions de la maîtresse, puis ensuite comme on me laissait tranquille, je gribouillais de petits dessins tous azimuts. Avec les ans, j’ai développé un doigté du tonnerre, dessinant à main levée à peu près tout ce qui me passe par la tête.
Au préjudice de ma mère, pour qui cela relevait de l’orgueil et de la prétention, depuis mes débuts scolaires, je passais de longues heures à la Bibliothèque à dévorer tout ce qui me tombait sous les yeux. J’ai toujours été la première de classe, toutes matières confondues, mais mes parents oubliaient de signer mes bulletins. Peu leur importait les efforts que je fournissais pour exceller, cela ne les intéressait pas plus qu’un poteau de clôture à réparer. Aussi, pour ne pas alimenter le feu, je cachais à mes parents le majeur parti des ouvrages que je rapportais à la maison, et que je lisais la nuit, sous les couvertures de mon lit, à la lueur d’une lampe de poche
L’école me servant de refuge, et le village d’univers, je rêvassais en m’imaginait qu’un bel inconnu me kidnappait et qu’il m’emmenait avec lui vivre dans un pays lointain, au bord de la mer.
L’océan ! Pas l’embouchure du fleuve St-Laurent que lmes cousines su bout du monde avaient la vulgaire habitude d’appeler la mer!….
Étant l’aînée de cinq enfants, ma mère considérait qu’il était de mon devoir de l’aider à torcher notre marmaille. Tout juste si mon père n’en venait pas aux coups pour me contraindre à faire les corvées. L’été, je me dérobais à la première occasion venue, et je flânais, je rêvais, loin des cris de la maison de mes parents. Dans un de mes rêves récurrents, mon prince possédait un voilier avec lequel je trouvais un trésor, que je partagerais pour aider ma famille – mes sœurs surtout, à s’extirper de la crasse, de l’ignorance et de la misère. Quand ça bardait avec mon père, ma mère mentait pour nous protéger.
Un jour, un démarcheur a offert une encyclopédie à ma mère, et derrière elle sur le pas de la porte j’ai réussi à la faire plier. On nous livra un volume chaque semaine, puis rendu au volume P-Q-R, mon père a mis le holà. Résultat, j’ai lu l’Encyclopédie Brittanica du premier volume, jusqu’à la lettre O, en l’espace de quelques semaines. Je mémorisais les capitales des pays aux noms qui évoquaient pour moi d’exotiques aventures, et me jurait de tous les visiter.
Dès l’age de douze ans, de véritables événements se produisirent dans ma vie secrète de surdouée aux relents mélancoliques. Ces manifestations eurent sur moi plusieurs conséquences inattendues, notamment la capacité de voir les auras lumineuses des êtres qui m’entouraient. Cet outil s’avéra d’un précieux secours pour déterminer l’état d’esprit des gens que je côtoyais, et surtout celui de mon père.
À partir de ce jour, j’ai su quand il valait mieux ne pas rester dans l’entourage de mon paternel qui devenait de plus en plus violent à mesure que mes sœurs grandissaient et contredisaient ses ordres, comme je l’avais fait. Pendant ce temps, l’alcool accomplissait ses ravages.
Depuis le jour où il avait loué ses terres et fait abattre la dernière vache, il buvait du matin au soir et n’avait jamais tenu un travail plus d’un mois. Pathétique spécimen du genre humain, l’homme se dévoua à son poulailler d’une trentaine de pondeuses, et ce non sans l’aide de ses enfants. Le reste du temps il maugréait sur tous les sujets que le poste de télévision auquel il restait rivé lui déversait quotidiennement.
L’été de mes douze ans, j’ai réussi à convaincre ma mère, qui par conséquent eut à convaincre mon père, à m’autoriser à suivre des cours pendant les mois de relâche. Au départ, il s’y opposa farouchement :
« Maudite grande paresseuse!… Je ne veux pas en entendre parler!… C’est encore une de ses fantaisies, ça!… Elle ne peut donc pas être comme tout le monde, ta fille… C’est l’été, Huguette, l’été, les enfants, ça aide leurs familles pour arriver… Ça ne va pas à l’école ! »
« C’est monsieur le curé qui m’a appelé, son père ! Il dit que ça pourrait l’aider, notre brebis égarée… »
Là, grand silence… Il attendait la suite.
Ma mère précisa : « D’abord ça ne coûte rien ! Pis elle a promis de faire ses tâches. Monsieur le curé a dit que ça pourrait l’aider d’aller à la catéchèse chaque matin. Pis elle est pas forte notre Amanda, elle est pas faite pour… »
« J’en sais trop rien… Es-tu ben sûre qui nous enverra pas quelque facture là?… »
Ma mère hocha de la tête en signe de négation, puis elle rajouta : « Dis oui, son père!… Fais-y plaisir… Si t’avais vu ses beaux grands yeux bleus quand elle est venue me le demander… Dis oui son père?… »
« OK ! OK !… Si ça ne coûte rien. Pis qu’elle n’aille pas s’imaginer que je vais la reconduire au village à tous les matins… Si elle veut y aller, faudra qu’elle marche. »
« Mais… C’est à un mile, l’école mon mari!… Elle pourrait peut-être y aller à bicyclette à l’école Hector ? Je veux dire… Heu… »
Je rougis de bonheur, camouflée derrière la porte, à entendre ma mère prendre la défense de mes droits, pour la énième fois à ma connaissance.
« Trop dangereux!… Elle est pas assez habile sur un bicycle ta fille. Pas habile à grand-chose, sauf parler en langues…»
(En tous cas pas encore, me suis-je rassurée intérieurement, tout en me jurant de me mettre à m’exercer sur le vieux tas de ferraille qui rouillait dans la grange, juste pour lui prouver le contraire…)Plus tard dans la soirée, quand ma mère vint me retrouver dans la chambre, où je lisais une histoire à mes petites sœurs :
« Toujours le nez dans un livre, pauvre Amanda, c’est pas dans les livres que tu apprendras à te trouver un mari et élever tes enfants ! Pis ne va pas leur apprendre toutes sortes de folleries ! »
Je ne voulus pas gâcher son plaisir. Aussi, je feignis la surprise, et en profitai pour lui arracher un rare câlin. Je lui passai les bras autour du cou et je dis :
«Merci de m’avoir appuyée, tu ne le regretteras pas ! »
« C’est ton père qu’il faut remercier ma fille ! Il trouve que c’est une bonne idée!…»
Je détestais entendre ma mère mentir, surtout pour justifier le manque d’ouverture d’esprit de mon père. J’abhorrais le mensonge tout court ! Mais je ne voulus rien rajouter, rien qui aurait pû réduire l’ampleur du bonheur qui me submergeait.
« Merci Maman, tu verras, je ne te laisserai pas tomber… Je travaillerai plus fort que jamais ! Je m’occuperai de cueillir les œufs au poulailler tous les matins, même les fin de semaine»
« OK ! Fille, maintenant sois gentille, ferme la lumière et laisse tes petites sœurs dormir. »
Ma mère ouvrit le tiroir de la table de nuit, et m’offrit la lampe de poche en m’ébouriffant les cheveux.
« Bonne nuit M’man ! »
« Faites de beaux rêves…»
« Nuit M’man ! »
Le long trajet à pied jusqu’à l’école ne me dérangeait pas, au contraire, tout ce temps où je n’étais pas à la maison, représentait pour moi des instants gagnés sur l’adversité. J’y trouvais la liberté nécessaire à mon bien-être. Puis, je flânais le long des rails du chemin de fer, je m’arrêtais pour observer la nature, les insectes, les petites bêtes, tout pour retarder le moment fatidique du retour à la ferme. Je me sentais étouffée, voire emprisonnée, dès que je refranchissais le seuil de la clôture devant la maison de mes parents.
Cet été-là, ma vie changea du tout au tout. D’une part, je ne doutai plus jamais de mes capacités, de l’autre, je me suis investie corps et âme dans la recherche d’une vérité incommensurable : le comment du pourquoi de l’univers.
Un soir, à la proximité de la nuit, un nuage bleuâtre a envahi le plafond de la chambre ou j’étudiais, seule. J’ai d’abord cru à une espèce d’hallucination due à un malaise. Mon corps brûlait, comme si soudainement j’eus été fiévreuse. J’entendis un sifflement, comme une bouilloire…
Par la suite, je compris que c’était un message.
Les fenêtres de la chambre étaient grandes ouvertes, les rideaux flottaient dans la brise. J’entendais des enfants de mon age jouer dehors, alors que moi, je passais mes soirées à étudier. C’était le meilleur moment pour jouir d’un peu de calme et d’intimité. À cette heure-là, mes parents étaient vautrés devant le poste de télé, et mes sœurs jouaient avec leurs amies dans les fermes aux alentours.
Ce fut la première d’une série de révélations toutes les plus fabuleuses les unes que les autres, et le début de ma transformation. Naturellement je n’en ai jamais parlé à mes parents, encore moins à mes sœurs; à quoi bon leur faire peur. De toutes les manières, je savais que personne ne m’aurait cru. Pour ma part, cela ne m’effrayait même pas. J’avais été choisie.
Je n’aurais pas su l’expliquer, mais quelque chose me dictait la marche à suivre.
Ainsi, quand la nébuleuse bleue eut fini de se dissiper et que d’autres nuages,- trois cumulus roses cette fois-, se matérialisèrent au plafond de la chambre, plutôt que de hurler ou de m’enfuir, je me suis laissée choir sur le dos et j’ai observé le spectacle le plus incroyable auquel je n’avais jamais été conviée, du pont de vue privilégié de mon lit.
À l’intérieur de chacun des petits nuages apparut une lumière, un cercle rouge. La lumière sembla faire disparaître les nuages. Les trois points lumineux dansèrent alors en un cercle parfait, puis ils s’immobilisèrent ensuite en forme de triangle. Un au dessus des deux autres, formant un triangle parfait. Un à un les point lumineux changèrent de couleur.
Le triangle se déplaça, il flotta dans l’air à quelques centimètres du plafond en un mouvement régulier. Quand le triangle s’arrêta juste au dessus de ma tête, je fus fascinée et totalement immobile. Soudain les trois points gagnèrent simultanément de l’intensité et pendant un fragment de seconde, chacun des points projeta un rayon lumineux, l’un vers mon front, les deux autres vers mes yeux. La lumière était éblouissante, je ressentis un léger picotement…
C’est ensuite que se produisit devant moi un phénomène absolument fabuleux. Deux des lumières se scindèrent pour ne devenir qu’un seul point lumineux, alors que le troisième point tournoyait autour de ma tête comme s’il observait ma réaction, ou me transmettait quelque forme d’énergie.
Bouleversée, ne comprenant pas ce que cela signifiait, je notai dans les détails ce que j’avais vu. Je me suis alors lancée dans une quête pour comprendre le monde des atomes et des molécules. Toutes choses qui, dans mon milieu familial, me faisaient passer pour une prétentieuse.
Je n’avais encore que douze ans…
À partir de ce jour, je poursuivis ma quête avec beaucoup plus d’ardeur, sans jamais me laisser décourager. Ce ne fut que quelques années plus tard,- lors de mes études collégiales -, que j’appris la véritable signification de cette révélation : j’avais assisté à la naissance d’un atome.
Cela me mérita aussi son lot de désagréments, car à mesure que je progressai dans le milieu scolaire, j’ai du refréner mon envie d’éclaircir les points où mes professeurs pataugeaient dans la semoule. Je savais qu’ils se trompaient… Alors que pour moi, tout était d’une limpidité effarante.
Comment leur expliquer que l’atome de Bohr n’avait plus de secrets pour moi ? Même si cela venait de la bouche d’une surdouée, les enseignants ont leur fierté, pas vrai?… Qui aurait accepté de se faire contrecarrer par une adolescente née sur une ferme ?
Début des Visites
Au 99 Rang St Raphaël, pendant la nuit du Lundi 5 Décembre, je me réveille en sursaut, terrifiée… Même topo : Plus de lumière ! Le noir absolu!…
C’est la seconde fois en une semaine-, il va sans dire que les événements précédents sont encore présents à mon esprit…
Le sifflement me strie les tympans… Des ondes bourdonnant dans l’air, en quelque sorte visibles. Le grattement des griffes s’accentue… Et l’odeur répugnante prend de l’ampleur!…
Juste au dessus du lit, que je regrette soudainement d’avoir hissé au grenier, je perçois que la tôle de l’autre côté des planches du toit de la maison vibre, émettant un bruit de très basse fréquence. Cela me fait penser aux lignes de haute tension, que je peux entendre et qui me perturbent lorsque je m’en approche d’un peu trop près. La maison semble sous l’emprise d’un champ énergétique ou quelque chose de ce genre… Je vois tout flou…
Le plus troublant pour moi toutefois, reste à venir…
Je deviens soudainement engourdi de part en part. L’anesthésie complète me gagne à vive allure, je deviens absolument impuissante… Je pressens alors que je vais basculer, sous l’emprise d’une force qui m’empêche de bouger. Je garde néanmoins les yeux grands ouverts et je tente de toutes mes forces de combattre le picotement qui prend mon corps d’assaut.
Et je tombe, et je tombe…
Sauf que je vois bien les draps juste à côté de ma tête, je suis clouée sur place, dans mon lit, par une force inimaginable!…
Je me surprends à hurler à la ronde : « Est-ce que c’est toi? Le Diable?… Ho!… C’est vraiment toi?… Ou t’es juste un avertissement…» Faute de sortir par ma bouche, j’entends mes mots faire écho comme si je criais dans les couloirs de mon cerveau. Mon corps est glacé, comme sous l’effet d’un gaz qui s’installe dans la mansarde. Je rajoute: « Sors de ta cachette, finissons-en!… C’est insupportable…»
Puis, alors qu’une pression étrange s’exerce à la base de ma nuque, j’entends une voix indistincte me suggérer :
« Tu rêves!… Tu es confortable Amanda… Ne t’inquiètes pas!… Dors Amanda… Tu rêves de la plage… Tu es endormie, bien blottie dans ton lit…C’est une belle journée ensoleillée dans ton rêve…»
Mais, quelque chose ne colle pas… En fait, rien de tout ça ne tient la route… La maison étant encore submergée de cette totale noirceur, alors que je me souviens pertinemment avoir laissé toutes les lumières en bas allumées, spécialement depuis l’autre nuit…Il n’en est pourtant rien!… Ce détail conforte instantanément mon impression qu’il ne s’agit pas d’un rêve. C’est beaucoup trop réel! Mes sens ne peuvent pas me trahir à ce point!…
Et cette fois!… Bien que je ne bouge pas d’un iota, je crois apercevoir de vagues ombres autour du lit. Puis une voix étrangement métallique résonne entre mes tempes. On me parle d’abord dans un langage qui m’est inconnu… Puis je me dis : « Si seulement je pouvais répondre ! »
Et, contre toute attente, une sorte de dialogue s’engage…
Pétrifiée, je ne me laisse néanmoins pas désarçonner, car la voix est douce, presque mécanique. La voix communique quelque chose de rassurant… Comme un enregistrement reproduit par une machine. Ou un robot dans un film futuriste.
Je réplique : « Mais qu’est-ce que vous racontez?… Qui êtes-vous?… Pour l’amour du ciel… Qu’est-ce que vous me voulez ? Pourquoi vous cachez-vous?…»
On m’explique qu’il est préférable que je ne le voie pas – pas encore, mais que si je coopère, l’ombre se révélera à moi. Que les choses se font selon des étapes. On me parle comme à une enfant, mais avec un vocabulaire articulé.
« Quand je sera prête pour quoi?… Pourquoi vous m’assommez comme ça?… C’est toi le diable?… Un Rat à deux têtes?… »
C’est là qu’une voix un peu moins robotique empreinte d’une chaleur presque humaine me révèle télépathiquement :
« Amanda, nous avons besoin de toi ! Tu n’es pas comme les autres femmes, tu le sais ? Tu n’as pas la même fréquence que les autres… Nous sommes ici pour te proposer une alliance, et tu auras de l’avance sur les autres… Tu seras prête…»
« Pas comme les autres, pas comme les autres, mais de quoi palrlez-vous? Qu’est-ce que ça veut dire : Quand je serai prête?… Prête pour quoi?…» Ces mots résonnent sans que mes lèvres ne remuent. Je suis incapable de soulever ne serait-ce qu’un petit doigt.
« Nous sommes ici pour t’aider, Amanda ! Nous ne te voulons aucun mal. Tu te sens confortable comme ça à me parler. Tu vois comme c’est facile…Cela coule de source entre nous Amanda!… Quand nous serons tous ensemble tu joueras un grand rôle auprès des tiens, Amanda…»
« Si vous ne me voulez aucun mal, pourquoi est-ce je ne peux pas bouger?… »
« Participe à notre projet… Tu aimes bien participer, n’est-ce pas Amanda?… C’est dans ta nature… En collaborant avec nous, tu t’épargneras bien des soucis… »
« Mais de quoi parlez vous?… »
« Que crois-tu?… Qu’une unique pomme a cru assez fort dans le malheur, qu’une bouchée aura suffi à Adam et Eve pour engendrer la souffrance humaine?… Ce serait trop facile Amanda… Tu participes à notre projet maintenant, tu es de notre côté… Tu comprends la dimension de l’enjeu…»
D’abord la fascination, ensuite l’éblouissement…Si on m’en met plein les yeux, c’est pour m’avoir de leur bord. Ils m’endoctrinent, c’est ça qu’ils sont en train de faire…
« Ceci est pour ton bien, Amanda. Tu le constateras par toi-même. Mais pour l’instant, nous devons exercer certains tests… Tu comprends ça?…»
Et, là, je panique véritablement. Je hurle, je me débats…
L’ombre semble se séparer et frétiller à mes deux côtés. L’ombre braque sur moi un rayon ultraviolet, puis, je ne me souviens plus de rien!…
Le lendemain matin, quand je reviens à moi, un soleil radieux emplit le grenier. Dehors, les oiseaux piaillent leur joie de vivre dans les sapins entourant la maison. Je me précipite à la fenêtre et l’ouvre en grand malgré le froid sibérien qui sévit à l’extérieur. Je suis absolument déroutée, et la seconde chose que je fais est de me déshabiller et de scruter mon corps devant une glace à la recherche d’une quelconque trace physique de ce que je ne prends plus pour un simple rêve, pas même un cauchemar. Oh, non !
Tout a vraiment eu lieu, j’en mettrais la main au feu, je n’ai pas rêvé… Pas cette fois…
Ma tête est lourde. Mon cerveau fonctionne au ralenti, j’ai l’impression d’avancer dans de la ouate transparente. Des larmes roulent sur mes joues, je tremble d’une peur mêlée de rage. Je m’en veux de ne pas comprendre ce qui m’arrive.
Aussi, je me mets à me répéter : « Tu n’es pas folle!… Amanda, écoute-moi bien : tu n’as pas rêvé ! Tu ne comprends pas encore, mais tu n’es pas folle… »
Qu’est-ce qui peut bien avoir créé ces incroyables illusions ?
À cette époque, on doit comprendre qu’il n’y avait guère eu de comptes-rendus de temps manquant, encore moins d’enlèvements. De toutes les manières, j’aurais été la première à traiter de fou quiconque m’aurait raconté de telles balivernes. J’ai beau être à la limite, je préfère accepter la théorie du Diable à l’idée que je sois en train de perdre la raison.
Cela ne peut être que le Diable, ou deux de ses messagers… Ça me bouleverse à en hurler, d’abord de peur, puis de rage… Non mais qu’est-ce qu’on m’a fait?…
Ça me reste en travers la gorge, et me fouette dans mon orgueil… Pas du genre à m’en laisser imposer, OK!!!…
Je me surprends en train d’insulter cette chose. Ou plutôt ces choses, car lorsque le rayon m’a été braqué dessus, j’ai nettement observé les contours de deux énormes têtes sur des corps squelettiques. Ils ne sont pas de taille à physiquement m’en imposer… Cela sert à me galvaniser, je crie à la ronde :
« Ça ne se passera pas comme ça ! Je ne suis pas votre chose!… Mes osti de comiques!… Qui que vous soyez!… »
Devant le miroir, en me regardant la nuque, à mon grand désarroi, je remarque que j’ai de petites minuscules cloques sur les deux épaules… De petites boursouflures comme lors d’un coup de soleil. Sauf que les brûlures sont uniquement présentes dans l’espace formant deux triangles nettement bien délimités. L’un sur chaque épaule. C’est d’un bizarre…
Je rugis alors à en faire trembler les fenêtres, je hurle à la ronde : « Hé ! Ho ! Toé mon Tabernacle!… Il va falloir qu’on se parle face à face!… Toé pis moé dans le blanc des yeux!… Tu m’entends tu?… Laisse faire tes envoyés spéciaux… »
J’en ai les yeux écarquillés et de la bave aux lèvres. Après avoir repris mon souffle, mes poumons rugissent de plus belle : « Viens laver ton linge sale toi-même… Je t’attends mon osti de chien sale… Toé, pis moé, face à face!… Tu laisse les Rats savants au cirque!… C’est tu correcte ça?…»
À bout de souffle, j’insiste : « Ça se passera pas comme ça bonhomme… Va falloir qu’on jase, toé pis moé!… »
Alors, lentement, je commence à reconquérir mes esprits, bouillonnant d’une rage incontrôlable mais brisée…
Je termine ensuite de me doucher en m’examinant de très près. Je me coiffe longuement les cheveux avec application. Je dois réfléchir intensément pour forcer mon cerveau à embrayer. L’univers semble au neutre. Je me sens comme droguée…
C’est avec une barre à travers le front que je m’assois à ma table de travail, où je note fiévreusement les quelques souvenirs fragmentaires qui remontent à la surface. Le peu de détails qui refont surface, jusqu’au terrible rayon ultraviolet.
Parce que ensuite, c’est le black-out!…
Encore une fois, j’en reviens au même point mort… Que peut-il bien se passer pour que je devienne amnésique seulement à ce moment-là, pas avant ?
Lorsque je trouve enfin le panneau électrique, et que je remets le contact à l’interrupteur principal, ma respiration créée de la buée dans l’air. La maison a tellement refroidi, qu’elle met des heures à se réchauffer.… Et ça, un rêve ne pourrait le provoquer…
À moins d’être somnambule?…
Amanda revient sur ses positions
Par acquis de conscience, le Mardi 6 Décembre je m’installe avec Yvon chez sa mère, pendant un temps… Le temps qu’il faudra…
Et, parce que je sais que Yvon me prendrait pour une folle, je ne lui parle de rien. À cette époque, Yvon et moi, ne pensons qu’en termes d’équations, d’éléments, d’atomes. La limite de nos paradigmes se dresse devant le paranormal, la sorcellerie ou les extra-terrestres.
Malgré mon activité artistique, je suis une scientifique… J’entreprends donc rationnellement de m’attaquer au problème qui se présente à moi. Et en scientifique qui se respecte, je garde pour moi ma liste d’hypothèses, en attendant la suite des événements.
Du jour au lendemain, je développe de mystérieux symptômes. Phénomène inexplicable : les brûlures triangulaires que j’avais aux épaules ont guéri et disparu en moins de quarante-huit heures.
Le matin il m’arrive d’éternuer parfois des dix ou douze fois de suite. Je suis assaillie de constantes migraines, moi qui n’avais jamais eu de maux de tête de ma vie (sauf à proximité de lignes électriques à très haut débit). Je n’ai plus d’appétit, et ne réussis plus à me concentrer.
Yvon, qui enseigne les Sciences à l’université, tout en administrant un centre de Recherche en Mécanique Quantique, – son bébé, auquel il consacre un temps précieux -, est de quatorze ans mon aîné. Cela dit, nous avons succombé à un coup de foudre que j’aimais comparer au Big Bang. En un clin d’œil notre amour passa de la flamme discrète au feu de forêt. Et nous menions depuis lors un parfait bonheur, chacun dans notre registre, toujours étroitement liés, soudés en quelque sorte, mais autonomes à cent pourcent comme les galaxies en constante expansion dans l’univers…
Là-dessus, à cet age-là, je remercie chaque jour cet univers (la force innommable qui tient tout ça ensemble), d’être née femme à une époque où, en tant que telles, nous pouvons vivre sur un pied d’égalité avec les hommes, ou presque. Pour le reste, je reste un peu vieux jeux. Conscient de l’anachronisme de mes valeurs, pour me séduire tout à fait, Yvon m’avait offert mon premier voyage en avion pour me proposer en mariage. Vancouver…
N’ayant alors jamais encore dormi dans un grand hôtel au luxe ostentatoire, encore moins dîné dans des restaurants exotiques sur le bord du Pacifique, c’était pour une fille comme moi suffisant pour me couper le souffle, il m’aurait été impossible de ne pas flancher… Yvon Tremblay est géologue de formation, Il m’a demandé ma main au cœur des rocheuses.
Ce fut pour moi, la plus belle semaine de ma vie… J’ai flotté sur un nuage pendant tout le reste du voyage… Cela dit, j’avais suivi certaines des instructions les moins faciles à obéir, que ma mère m’avait infligé depuis le début de l’adolescence. En ce qui eut trait au guili-guili, je dus me montrer aussi intraitable qu’imaginative. Encore que là, ce fut à ma grande surprise à moi, parce que Yvon est beau comme un péché, et que si j’avais su alors ce que je sais maintenant, je m’y serais prise autrement pour me faire respecter… Mais je suis demeurée vierge jusqu’au soir du mariage. Vous vous rendez compte : l’aubaine pour un mec de 33 balais à la tendance affichée pour les amourettes platoniques avec des étudiantes de premier cycle… Dans le contexte, je savais que l’on me comptait dans le lot des groupies qui lui tournoyaient autour tels des vautours affamés. Accepter de passer pour une pauvre innocente afin de protéger mon intégrité : pour moi c’est aussi ça l’amour!…
Pour ce qui est de la mère de Yvon, elle a vu d’un œil assez sévère l’union de son fils unique avec une si jeune femme que moi. En cela elle m’a mené la vie dure, histoire de percer à jour le mystère que constitue pour elle notre amour ouvertement démesuré. Cette entente sans anicroche que représente parfois un premier amour, surtout s’il est partagé, laisse souvent un vide abyssal dans les alentours de ceux que les heureux élus côtoient au quotidien. Elle a voulu s’assurer que je ne convoitais pas secrètement sa fortune… Ensuite il m’a fallu lui avouer ô combien j’adorais son fils chéri?… Et elle n’y est pas allée par quatre chemins… Mais j’ai fini par la domestiquer la vieille chipie, sans avoir trop à me ruiner les genoux des jeans en courbettes. Le truc est de ne pas tenter quoi que ce soit pour éloigner le fils de sa mère. Cela me convient dans la mesure où je commence seulement à prendre goût à la liberté, et cette maison est véritablement un cadeau du ciel.
Chaque matin je remercie l’ancêtre qui a eu pour nous l’admirable attention de penser à l’avenir, de nous inclure dans le plan. Madame Tremblay trouve même que sa nouvelle bru fait preuve d’un aplomb déconcertant, m’a-t-on rapporté entre les branches. Elle laisse entendre qu’elle admire mon sang froid, le fait que je sois tout à fait autonome, cent pour cent indépendante…
Elle est en quelque sorte mon antithèse. Elle possède tout pour être heureuse dans l’immense demeure familiale, – sise face à l’Église, à deux pas de l’université, où son défunt mari enseignait les sciences avant son fils. Tout sauf de la compagnie!… Elle administre cependant sa fortune familiale d’une main gantée de fer depuis la mort du père d’Yvon, et console sa solitude à coups de cognac et de dîners mondains.
Je lui ai accordée mon attention jusqu’au jour où la maison dont nous avions hérité fut habitable. Elle et moi ne vivons pas dans le même monde. Je l’adore, mais je ne peux pas me permettre de perdre mes journées ainsi plus de deux jours par semaine, sinon je culpabilise… Et le fait de travailler sur des grands formats de toiles à l’huile, je mets des semaines parfois des mois à me défouler sur ces images qui proviennent de mon subconscient… Cela m’a sauvé la vie quand j’étais toute petite, le dessin, et aujourd’hui, je ne peux simplement pas vivre sans ça…
Depuis que je suis revenue dans la demeure familiale, certains jours, il me devint carrément impossible de suivre le fil d’une conversation banale. Je suis toujours dans la lune… Quand je passe par l’université c’est pour m’endormir au café étudiant!…
Je fuis la présence de mon mari, ainsi que celle des autres membres de la maisonnée, prétendant étudier dans la bibliothèque de feu mon beau-père au sous-sol. En réalité, je passe mes après-midi à divaguer ou à combattre des pensées et des voix qui m’envahissent. Je crois que je deviens folle, que je perds le contrôle!…
Je siffle aussi le reste des bouteilles de feu son bar secret, au beau-père… Je remplace les alcools par de l’eau… Ça ne me ressemble pas du tout…
Par moments, il me semble que j’aurais envie de passer des semaines au lit… Mon entourage remarque que je développe de bizarres de tics nerveux, Yvon m’en glisse un mot… Je baille à m’en décrocher la mâchoire à tout bout de champ… Puis, la cerise sur le gâteau : Un soir, dans le grand salon il prend sa mère à témoin, il me convoque et me questionne comme une criminelle, il me soupçonne de me droguer.
Je n’ai jamais eu aussi honte de toute ma vie, me droguer!… Je croyais qu’il ferait allusion à l’alcool que je sirote en catimini, je me sens d’un nulle…
J’ai beau être la brillante, le petit génie, j’ai beau être follement amoureuse de mon mari, n’ayant personne à qui parler, je réussis à me convaincre que cela peut relever d’une forme de dépression… Que cela se règlera seulement si j’y mets le temps et l’effort nécessaire. Tout n’est que discipline et effort, pas vrai?…
Pourtant j’y travaille… Mais est-ce qu’une femme dont la vie est satisfaisante au plus haut point, sur tous les plans, sombre dans la dépression?… Ce doit pourtant être çà, la clef?… Je ne trouve pas d’autre réponse acceptable à mon affreux dilemme… D’autant plus que je n’ai pas l’habitude du standing du clan des Tremblay. Tout le chichi autour de rien, et le fait de me faire traiter aux petits oignons, me mettent doublement mal à l’aise. J’ai toujours peur de faire une bourde en présence de la mère de Yvon ou de ses invités, tout en m’efforçant d’avoir l’air naturelle, alors que je marche sur des œufs, littéralement…
Quand mon verre est vide, je me sens obligé de le laisser remplir…
Il semble aussi que la bonne humeur ne soit pas de rigueur durant cette période et communiquer me devient assez difficile. Les échanges avec mon entourage sont empreints de méfiance et me pèsent. Je ne trouve pas les mots pour me faire comprendre et les malentendus génèrent des disputes. Alors je ne me lance pas dans des discussions qui n’aboutiraient à rien de positif. Je garde mes arguments pour des jours meilleurs.
Je me sens comme une menteuse, un faux jeton… Sans compter que, pour rien au monde je ne voudrais nuire à Yvon, dont la mère s’efforce – à grands coups de dîners mondains – d’enjôler ses supérieurs de la fac, afin d’assurer à son fils les fonds nécessaires à son centre de recherches. D’autant que je ne connais absolument rien à la politique… Je suis de trop dans cet environnement, cela m’apparaît comme une raison suffisante pour que je reprenne ma vie d’Hermite, dans la mansarde enchantée, là où je ne pourrai plus nuire à personne, jusqu’à la rentrée des classes.
Au bout d’une semaine de ce calvaire que j’inflige à Yvon, sans compter les malentendus avec sa mère. D’un autre côté c’est à peine si je suis encore capable de lire… Encore moins de travailler sur les examens que je me prépare à passer pour graduer avant terme… C’est comme si mon cerveau ralentissait alors que je cours vers la catastrophe. Un jour c’est le ciel, un jour c’est l’enfer…
Le matin du Mardi 13 Décembre, au petit déjeuner, j’annonce nonchalamment à ma belle-mère que je vais aller préparer notre maison pour le temps des Fêtes. Cela déclenche malgré moi une activité tous azimuts. Car toute la maisonnée perçoit bien que c’est parce que je suis en train de me décomposer sous leurs yeux, que je m’extirpe de leur monde.
J’ai perdu suffisamment de poids pour que la cuisinière s’inquiète à mon sujet. On dirait que plus elle est sur mon cas, moins je fais d’effort. Par moments, je ne me reconnais plus, mes gestes, mes comportements… Moi qui avait toujours été sage comme une image, je me surprend à dire tout haut les choses que je n’osais jusque là m’avouer qu’intérieurement.
Yvon me suggère avec insistance de consulter un psy. Il nomme même des collègues de notre entourage. Je ne peux que sourire intérieurement, en m’imaginant clopin-clopant allant consulter un collègue de mon mari, -un de nos amis-, et lui raconter cette histoire tirée par les cheveux… Mon histoire ! Qui finira aux oreilles de ma belle mère, c’est inévitable…
Aussi, je dois insister lourdement afin de convaincre Yvon que je souffre seulement de surmenage et qu’un peu de temps à la campagne me fera le plus grand bien. J’espère surtout me prouver que ce n’était qu’une mauvaise passe, et que la vie normale reprendra son cours… Je le souhaite de tout mon coeur. J’ai travaillé si fort pour en arriver-là, pas question de revenir en arrière, sur quoi que ce soit…
« Quoi?… Tu n’es pas bien ici Amanda?…, demande belle-maman. Ça ne se passe pas à ton goût?…»
« Bien sûr que si… Vous savez bien que j’adore passer du temps ici, mais là j’ai besoin d’un peu d’air… Là-bas, je pourrai faire de la raquette, je pourrai observer le ciel, et il faut bien préparer la maison!… »
Je me retourne pour faire face à Yvon, et je lui demande :
« Pas vrai mon chéri?…»
« Ouais… C’est toi qui vois… »
Fin de discussion!…
Le soir du Mercredi 14 Décembre, lorsque Yvon me raccompagne au Rang St Raphaël, c’est un ambiance d’enterrement pendant tout le trajet, et l’heure que nous passons à fouiller toute la maison à la recherche de quelque rat ou souris morte pouvant justifier l’odeur pestilentielle qui règne à l’étage, n’améliore pas les choses… Yvon tente par tous les moyens de m’attirer dans le lit conjugal mais je ne peux vraiment pas…
Je doute qu’il commence à me soupçonner de le tromper. Le pauvre, il ne sait plus quoi imaginer, je m’en rends bien compte!…
Ensemble dans la cuisine, nous rangeons les montagnes de provisions que la mère de Yvon a insisté pour m’offrir. Yvon lance :
« Tu aurais pu rester chez ma mère avec nous tu sais… Maman aurait bien aimé ta compagnie… »
« Oui mais j’ai besoin de mon espace, tu… Heu ! Notre espace… Tu reviendras dès que tu pourras, je… »
Il plaque sa bouche contre la mienne. Je le repousse avec douceur et j’entreprends quelque tâche ménagère de bonne grâce, pour qu’il comprenne le message…
Plus tard sur le pas de la porte, son regard pesant sur moi, il dit : « Des fois je ne te reconnais plus ! Vas-tu finir par me dire ce qui ne va pas ? Pour l’amour du ciel!… Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose ? Je sais que tu as du mal avec le protocole lourdaud et les idées étroites de ma mère, mais elle ne veut que notre bonheur, à ce que je sache… »
« Ça ne vient pas de toi!… Chéri!… Ni de ta mère!… Juré craché… Je te l’ai déjà dit… C’est juste que… Tu verras, je vais aller mieux, quelque jours de repos, et tu me retrouveras comme avant ! Promis… »
« Amanda… Ça sent la mort dans cette maison… On dirait du vieux carton mouillé et des œufs pourris. Peut-être que tu devrais revenir avec moi… Je m’inquiète à ton sujet. Amanda, tu m’écoutes ? »
J’ai le regard au loin, dans le vague…
Sans mot dire, nous nous embrassons longuement, puis Yvon repart. Je ne pose le moindre geste à l’intention de le retenir… Car si j’insiste, il restera certainement, mais je me sentirais dans l’obligation de répondre à ses avances sexuelles. Et là comme ça, je ne peux pas… Pas ce soir en tous cas…
Dès que les phares de la voiture de Yvon disparaissent dans la nuit, je m’empresse d’allumer toutes les lumières de la maison. J’ai même apporté des ampoules en ravitaillement. J’allume aussi la télé, qui siège dorénavant près du lit. On y passe Quelle Famille. Mais j’ai d’autres chats à fouetter…
Avant de revenir entre ces murs, pendant la semaine passée chez la mère de Yvon, j’ai longuement mûri ma stratégie pour gérer tous les scénarios possibles et inimaginables. Je me suis conçu un questionnaire destiné à décortiquer chaque manifestation empiriquement. Car pour accepter quelque chose, je dois d’abord en comprendre le fonctionnement. Le premier de mes choix multiples étant que tout ça a bel et bien été une hallucination, ou un accès momentané de folie. Et je suis revenue passer du temps seule ici pour me le prouver.
Ceci étant dit, je vide le contenu d’un sac de toile sur le couvre-lit. Bien que je ne sois alors-là pas du tout croyante, j’ai tout de même dégotté quelques crucifix, des bibles et des livres de prières, que j’ai empruntés en douce chez mes beaux parents. Je confectionne ensuite, sur une des tables de travail, un semblant d’autel, avec des bougies et des bâtonnets d’encens que j’allume en riant à haute voix.
Quand ma mansarde a l’allure d’une chapelle, je m’affaire à vider les boîtes de bouquins qui me tiendront compagnie dans les jours à venir. Ayant dépouillé les rayons d’ouvrages consacrés aux névroses, aux psychoses, aux déséquilibres chimiques, dans la bibliothèque du paternel d’Yvon, il y a là de quoi m’occuper concrètement l’esprit. Pour le moment, je n’en demande pas plus!…
Le Jeudi 15 Décembre, le premier matin de mon retour au labo – c’est ainsi que j’ai baptisé la maison, bien qu’affaiblie par des symptômes ressemblant à une grippe, je me remets au travail avec un entrain non feint. Naturellement, je demeure nerveuse, mais je m’efforce de me concentrer sur mes esquisses.
Après quelques heures passées dans un cahier de dessins à traiter de l’ombre et de la lumière qui danse sur les rideaux dépareillés qui pendent sur une tringle un peu tordue devant une des fenêtres de la mansarde, je profite de la clarté de ma pensée et je tente de rassembler les mots nécessaires à rédiger un résumé des événements survenus depuis le début du mois. À plusieurs reprises, je dois recommencer mes phrases depuis le début car le moindre bruit dans la maison ou aux alentours me déconcerte. Ma fantaisie me joue des tours…
L’appétit pour les aliments me revient aussi. Cela réinjecte en moi une certaine dose de courage, ce nouveau désordre… Tous les livres sur la dépression vous le diront, le manque de goût pour la nourriture est un signe presque universel de la dépression. Aussi je plonge corps et âme dans un de ces livres que je n’aurais peut-être jamais eu le désir d’ouvrir sans cela. Donc je m’attaque d’abord à la lecture de L’homme aux Rats de Freud : l’ouvrage fondamental en ce qui a trait à la psychose. Comme si j’avais besoin du pire des diagnostiques pour décider de me prendre en main, il me parait de toute évidence que la simple névrose ne pourrait créer des illusions d’une telle acuité.
Au-delà du mérite d’aider les heures à passer sans que je ne m’inquiète au sujet de l’expérience amère me troublant encore au plus haut point, le classique de la psychanalyse a sur moi un effet stabilisateur. Serais-je comme le sujet de cette étude clinique, en proie à un délire criblé d’hallucinations ? Suis-je la victime du fruit empoisonné de mon imagination galopante ? Est-ce que l’alcool a un tel effet sur moi ? Mais est-ce qu’il ne faut pas boire beaucoup et longtemps pour… Je me demande si une folle qui sait qu’elle est folle, l’est vraiment?…
Je n’oserais pas dire que cela se passe comme on fait une promenade dans un parc, mais c’est tout de même avec une certaine allégresse que je trouve là, non pas des réponses mais des pistes… Si tel que l’affirme Freud, chacun d’entre nous porte en lui la graine secrète de la folie, qui lorsqu’elle éclot se transforme en un germe capable d’exterminer toute raison, quel genre de revirement inattendu, quel sale coup de destin, provoquerait cet événement?… Quel serait le déclencheur d’une telle gestation?…
Je suis, disons, piquée à vif dans ma curiosité sans bornes, l’introspection à laquelle je me livre ouvre la voie sur plusieurs pistes auxquelles j’aurais préféré ne pas me lancer. La plus prédominante étant celle de la plus pure psychose, sans signe avant-coureur, sans traumatisme déclencheur ou choc brutal… Juste ce glissement insidieux, un jour je suis une des femmes les plus heureuses de la planète, le lendemain, je vois des rats géants dans ma maison…
Difficile à croire!… N’est-ce pas?…
Devant une glace, je me sermonne à haute voix : « Où vas-tu chercher des idées semblables?… Tu sais bien que rien de tout ça ne se peut… Tu as perdu la boule momentanément, point à la ligne… Et tu n’as pas le droit d’imposer ça à Yvon, ni à sa mère, ni à personne… Alors tu vas prendre ta responsabilité chère… Faudra trouver à quoi ça rime?… Sinon c’est la psychiatrie!…»
Je passe un long moment devant le miroir à observer mon aura, histoire de voir si je ne suis pas physiquement malade. Cela m’épargnerait tant de peine. Mais les strates colorées autour de ma tête n’indiquent rien d’anormal, un peu de gris sur les bords, de la fatigue…
Ce soir, tant de questions me brûlent la langue, mais je suis lessivée. J’allume plusieurs bougies, que je disperse dans la mansarde. Je m’interdis catégoriquement le sommeil, du moins jusqu’à ce que quelque réponse plausible ne m’apparaisse, telle une lueur d’espoir au bout du long tunnel qui siphonne ma vie toute entière…
Méditant longuement sur l’apparition de mes visiteurs, je cherche à trouver des liens entre les images que je commence à classifier dans ma tentative de tenir un journal et le scénario tordu de ma vie, des similitudes entre les événements des derniers jours et ma propre chute dans l’abysse… Rien ne vient de rien, rien ne retourne à rien, dois-je me répéter, pour me soustraire à l’idée que je suis en train de devenir folle…
Je pleure à chaudes larmes pendant un long moment, dépitée à la seule pensée de devoir vivre à la remorque de Yvon, si par un malencontreux présage, je devais me voir institutionnalisée, ne serait-ce que pour une courte période.
Cela me terrifie, je le constate, plus que tous les délires que m’imposent mes bonhommes imaginaires. Je me suis battue toute ma vie pour en arriver là, je ne ferai pas marche arrière maintenant, ça non, jamais!…
Contre toute vraisemblance, je m’attable devant une Bible grand format, une avec des gravures de Gustave Doré, tout en grignotant des croustilles… Moi qui ai provoqué tant de hurlements familiaux, à cause de mon manque de crédulité pour la religion, surtout la religion catholique, à laquelle mon paternel voue un culte disproportionné.
Connaissant si peu des religions orientales, à mon age, j’ai l’intuition qu’on ne peut, ni ne doit généraliser en matière spirituelle. Il m’arrive parfois de penser que ce qui m’arrive est relié à mon refus de fusionner avec la spiritualité, n’importe laquelle…
Aussi, je désire me repositionner face à la Bible, je veux faire la différence entre catholicisme et christianisme car je ne peux pas croire que ce livre -même s’il est cité à tort et à travers dans tous les coins du monde, ne porte pas en lui un message d’une quelconque utilité.
J’ai beau me sentir un peu idiote, je ne m’arrête pas dans ma lancée pour si peu, je m’efforce à lire de longs passages sautant d’un chapitre à l’autre, feuilletant au hasard, lisant à haute voix comme si je jetais un sort aux messagers du Diable de mon imagination puérile :
« Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu, par notre seigneur Jésus-Christ… C’est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché… Car jusqu’à la loi le péché était dans le monde. Or le péché n’est pas imputé, quand il n’y a point de loi… »
Dehors, un malin silence déshabille la campagne de son refrain, pendant ce temps je fais tourner des disques de musique baroque, pour m’accompagner dans ma descente vers les enfers de l’histoire de l’humanité selon la version officielle des conteurs chrétiens. Cette musique quasi angélique m’ayant toujours fait de l’effet, elle allége mon fardeau, à mesure que je prends connaissance des messages d’une violence inouïe contenus dans les pages du livre le plus lu de l’histoire de notre civilisation, que je visite pour la première fois de mon propre gré.
Plus je récite, plus ma voix porte, appuyée du clavecin à la sono dans l’espace de la mansarde, ça me fait un bien fou!…
« Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle, mais moi, je suis charnel, vendu au péché… Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais!… »
À un moment donné, une violente rafale fait vibrer les fenêtres à chaque extrémité du grenier et je tressaille non sans laisser m’échapper un cri… Mais ce n’est rien que du vent ! Dans mon antre, sur un poêle de camping au gaz propane, je porte à ébullition de l’eau pour une énième cafetière à ras bord d’une mouture corsée, que j’avale noir et sans sucre par quantités industrielles depuis le matin. C’est aussi d’une faim de louve, que je pars à la recherche de fruits.
Pendant ma courte visite au rez-de-chaussée, je vérifie que les portes sont bien verrouillées, je fais aussi le tour des fenêtres quant à y être… Je remonte avec toutes les pommes qui me sont tombées sous la main. J’ai dû perdre huit kilos en deux semaines, moi qui ai toujours été mince de silhouette, je me métamorphose en aiguille à tricoter.
Je me réjouis à l’avance en me confectionnant un plateau rempli de biscuits secs et de fromage en crème. Mon visage trahissant la fatigue, la tension nerveuse me dessine des rides inopinées aux coins des yeux et aux abords de la bouche. Les miroirs me renvoient une image vieillie de moi-même, – dos voûté, visiblement abattue par la fatigue et une angoisse impossible à maîtriser. Mon corps commence à trahir ses douloureux secrets, alors que mon esprit hurle ses appels à l’aide : « Quand je crie, réponds-moi, Dieu de ma justice!… Quand je suis dans la détresse, sauve-moi!… Aie pitié de moi, écoute ma prière!…»
C’est donc cela que de perdre la boule… Du moins c’est ce que je me pousse à croire!… Je ne fermerai de toute évidence pas les yeux de la nuit!…
En ce Vendredi 16 Décembre, depuis le lever du jour, je regarde les aiguilles défiler lentement mais sûrement sur l’horloge. J’écoute à fond de volume de la musique, n’importe quelle musique, pourvu que je puisse me concentrer sur les paroles des chansons, tout en vaquant à des occupations salutaires : rentrer du bois, nettoyer la salle de bains, laver les planchers, et ainsi de suite…
Lorsque midi pointe le bout du nez, je suis survoltée par l’effet de la caféine mais je me sens victorieuse. À mon retour de la boite aux lettres juchée sur un ancien piquet de clôture au bord du chemin, – ayant laissé tourner le moteur de ma vieille Ford une dizaine de minutes, rien d’en dehors de l’ordinaire ne s’étant produit… : Je savoure ce premier round contre l’adversité par un long soupir!… Où se succède malgré moi un rictus d’épuisement…
La maison nécessite une remise en ordre généralisée et pour combattre la fatigue, je me remets à la tâche, de plus belle… Je m’enterre dans le ménage, nourrissant le désir inutile de me convaincre de la nature onirique du phénomène qui me préoccupe. À haute voix, je m’adresse à moi-même : « Tu vois bien maintenant qu’il n’y en a pas de fantômes ! Hein ma vieille, t’as fait de mauvais rêves… Disons que tu as toute une imagination, pas vrai?… Y’a pas plus de fantômes que de diable!…»
En ce deuxième jour de ma réclusion volontaire, beaucoup de choses rentrent dans l’ordre. La vie redevient ordinaire, et je n’en suis que plus heureuse… Profitant de ces valeureux moments de ma lucidité retrouvée, je chemine dans la forêt aux troncs dégarnis des feuilles de ma mémoire, tout en m’efforçant de me creuser le cerveau à la recherche de souvenirs, même fragmentaires…
Dans le cahier ou je dessine à répétition des objets familiers – cela m’aidant à garder le foyer – j’insère des brouillons de songes décousus, des épisodes s’étant déroulés, du moins je le pense, alors que j’étais soi disant inconsciente. Des éclairs d’images me secouent tels des décharges électriques au cerveau, plutôt qu’au cœur…
En début d’après-midi, je téléphone à ma mère et l’invite pour dîner, « Ta sœur et moi, on va passer faire un tour… Dans l’après-midi… Mais ne prépare rien pour nous, on aura déjà mangé!… »
« OK! À plus tard M’man… »
Puis j’entreprends une randonnée à raquettes à travers les bois. Je commence à m’y reconnaître dans cette forêt qui délimite le secteur agricole du plan forestier. Depuis qu’il y a de la neige j’explore le territoire sur de vieilles raquettes qui dormaient depuis belle lurette dans le sous-sol de la maison. Lors de mes escapades que j’attaque chaque fois avec la passion de la démesure, je découvre même deux chalets complètement isolés, accessibles seulement à moto-neige, -sauf pour les esprits sportifs, comme moi…
À en juger par les traces dans la neige aux alentours, tout porte à croire que quelqu’un y passe du temps, d’autant plus qu’une fumée se dégage de la cheminée d’une des deux cabanes. Je ne m’approche pas davantage, mais je note mentalement la géographie environnante avant de rebrousser chemin. La forêt est fabuleuse dans la lumière du soleil qui découpe ses ombres savantes entre les troncs.
Aussi, lors de mon retour, en arrivant dans le périmètre, je remarque des traces de pas sur le devant de la maison, ma maison… Cela me met dans tous mes états, jusqu’à ce que je constate que la voiture de ma sœur est garée devant le garage ou j’entrepose la mienne.
Maman et Lysandre sont assises dans la cuisine… Quelle bonne surprise!… Elles ont utilisé la clef que je garde cachée dans le garage de la voiture.
Les deux se moquent de moi au sujet des objets religieux disposés bien à l’évidence dans la cuisine…
« Depuis quand es-tu devenue croyante?…, demande ma mère.»
Je réponds : « Je sais que cela peut surprendre… »
« Si quelqu’un est surpris ce sera ton père…, rétorque-t-elle. Il ne va pas très bien en ce moment, tu sais, son foie malade, et le travail qui ne lui convient pas…»
« Maman!…, intervient Lysandre. Aucun des emplois qu’il a occupés n’a jamais été de son goût…»
« Pourquoi tu dis des affaires pareilles de ton pauvre père?…, demande ma mère. Lui qui a…»
Pour interrompre la contrariété que je vois se dessiner sur le visage de ma sœur cadette, j’interviens en lançant :
« Venez, je vous fait visiter la maison… »
Nous traversons les pièces du rez-de-chaussée, la cuisine, la salle à manger, ensuite nous passons une bonne demi-heure dans le grand salon où Lysandre insiste pour regarder mes dernières toiles, elle s’extasie devant des grands formats aux couleurs éclatantes.
« Ça ressemble à des éclairs, c’est cool! »
« Ha! Tu vois, j’y avais pas pensé, je vais m’en souvenir de ça tu vois… Des éclairs… »
Impatiente, ma mère, tapant du pied sur le pas de la porte nous signale sans mot dire qu’elle est curieuse, elle veut continuer sa visite… Parfois elle m’éblouit, parfois elle me sidère, qu’est-ce que j’y peux?… C’est ma mère!…
À l’étage, nous arpentons les trois chambres, pendant qu’elle inspecte les placards. La plupart des meubles sont encore dans l’état où je les ai trouvés, couverts de draps blancs… Dans chacune des chambres, les matelas et sommiers reposent debout contre un mur…
Je saute sur l’occasion pour briser la glace avec ma mère au sujet de quelque chose qui me tient à cœur.
« Pendant que Maman est là Lysandre, je tiens à t’inviter, toi et les petites, à venir passer la journée, quand vous voulez… Vous aurez chacun votre lit… »
« Pour ça ma fille, tu le sais… Il faudra qu’elle demande à votre père… »
Fin de discussion!…
De retour sur le palier toutes les trois, ma mère se mouche après quelques éternuements, puis elle me demande : « Oui mais toi, là, tu dors où dans tout ça?… »
« Ahan ! », lancé-je en ouvrant la porte de l’escalier qui mène tout là haut dans ma caverne d’Ali Baba…
Lysandre et ma mère se regardent, puis je leur fais un grand signe des mains les invitant à procéder… Elles me précèdent en un haussement d’épaules…
« Wow!…, s’exclame Lysandre lorsque nous arrivons au grenier. Mais c’est super!… T’as vu un peu le télescope… Hé, faut que je revienne voir la nuit, dis je peux?…»
J’ébouriffe les cheveux de Lysandre et la serre dans mes bras. J’aime tellement sa spontanéité, on dirait qu’elle se sent chez elle…
De son côté, ma mère inspecte l’aspect délirant du lit à baldaquin recouvert de soies aux couleurs pastel…Elle me lance : « T’as pas peur ici toute seule, ma fille?… » Alors que d’un geste de la tête elle m’indique une Bible et un crucifix sur mes cahiers au dessus d’une des tables de travail.
« Ben voyons M’man, peur de quoi?… Yvon vient passer les fin de semaine…»
« Ben je sais pas moi?… Avec tous ces crucifix, on dirait…»
« Bon!…, la coupé-je. Maintenant que vous avez tout vu, on se prend une tasse de thé… Quelque chose de chaud?… »
Pendant que l’eau chauffe dans la bouilloire sur le poêle à bois, je profite du fait qu’elles sont là avec moi lorsque un bruit me fait sursauter pour prétexter un problème de plomberie et qu’elles m’accompagnent au sous-sol, où je peux enfin vérifier tous les recoins de ce lieu lugubre à l’aide d’une lampe de poche… En bas, rien d’anormal ne me saute aux yeux, il s’agit d’une vieille cave au sol en terre battue ayant autrefois servi à ranger les fruits et légumes pendant l’hiver. Il y traîne encore des cageots en état de décomposition avancée, faudra bien mettre de l’ordre là-dedans, un jour ou l’autre…
Nous prenons du thé, puis elles parlent de partir, alors que le soleil entame sa lente descente de l’autre côté du lac… Lysandre insiste pour tenter de me remettre un peu du fric que je lui ai avancé pour qu’elle se procure la voiture lui permettant de se rendre chaque matin à l’École. Faute de quoi, elle aurait du abandonner ses études, à dix-huit ans… Ce que je refuse catégoriquement… J’ai toujours su que le jour venu, je pourrais rendre service à mes petites sœurs, et même à ma mère, dont la fierté l’empêche d’accepter mes gestes de charité…
Après leur départ, j’allume la maison de tous ses feux, et de l’extérieur avec les lumières de Noël tendues autour de l’entrée, la maison ressemble à un vaisseau spatial sur le point de décoller… Puis je laisse la musique me bercer jusque tard dans la nuit. Le ciel étant couvert d’une couche de nuages bas et lourds, pas question de scruter l’espace avec le télescope. J’opte plutôt pour une séance de ménage en bonne et due forme. Je me défonce pendant quelques heures à des tâches ménagères dont je ne raffole pas nécessairement. Cela a pour mérite de me forcer à me concentrer sur autre chose que la peur que je refoule du mieux que je peux.
Plus tard, Yvon téléphone pour annoncer qu’il n’arrivera que vers midi demain…
Plus tard encore, en compagnie d’une bouteille de Bordeaux dans mon lit de princesse, je m’endors recroquevillée en position fœtale pendant le journal télévisé de vingt-et-une heures…
Aussi, le Samedi 17 Décembre, au petit matin, quand je m’agite dans mon sommeil feutré de rêves, j’ouvre l’oeil pour constater que le poste de télé portatif est encore allumé près du lit… On y joue l’hymne nationale.
Vers huit heures, j’alimente le poêle à bois dans la cuisine quand ça sonne à la porte… N’attendant pas de visite avant l’heure du midi, l’étonnement me fait tressaillir de tout mon corps, qui peut bien débarquer ici à une heure pareille… En regardant par la fenêtre du salon, j’entrevois Yvon se dandinant d’un pied sur l’autre sur le pas de la porte. Quand je déverrouille, il a les bras truffés de provisions, et c’est appuyé d’une rafale de poudrerie qu’il se fait souffler dans le portique où il pose à la hâte ses sacs. Il m’embrasse alors fougueusement, puis il tend vers moi un index qui signifie : minute, minute, je reviens!…
Aussitôt qu’il repart en sens inverse sur le sentier enneigé au pas de trot… Je me précipite à l’intérieur. Et au second voyage, quand il revient de sa voiture, apprêté d’un gros bouquet de roses et de quelques bouteilles de vin, j’ai eu le temps de faire disparaître les objets religieux de la cuisine…
Qu’est-ce qu’il irait s’imaginer?… Sa femme est devenue Jésus Freak!…
Je tente alors de le serrer tout contre moi mais il insiste pour se défaire de mon emprise : « Ce n’est pas tout, mon amour!… Ce n’est pas tout!… Attends de voir ça ! Je reviens, je reviens!…»
Dehors aujourd’hui, il vente à écorner les bœufs, et par une pareille journée, seule sa présence dans les parages immédiats saurait me calmer tout à fait les nerfs… Sa visite me comble d’une gaieté quasi palpable… Je dois rayonner d’une joie visible à l’œil nu, car mon corps est tout chose : « Il est beau comme un Dieu, songé-je en le regardant par la fenêtre. Ce gars-là me fait vraiment de l’effet…»
Yvon a de longs cheveux blonds cendrés qu’il porte la plupart du temps en catogan. Il a les yeux vert émeraude. Et drapé dans son long manteau afghan, il donne l’impression d’arriver tour droit d’un compte des mille et une nuits. Sa voix rauque et son langage soigné me tourneboulent encore comme aux premiers jours de notre rencontre. L’effet qu’il a sur moi ne diminue guère en intensité au fil du temps, au contraire, chaque fois que je le vois, j’en tombe amoureuse derechef. J’ai trouvé la perle rare ; un scientifique à la carrière prometteuse, tout aussi romantique que le Casanova des roman-photo de mon adolescence à St Creux des Meuh-Meuh!…
À la manière dont il me regarde, je devine qu’il constate combien j’ai maigri… Yvon se fait du mauvais sang pour moi, mais dans la mesure ou je ne lui parle pas de mes problèmes, il n’y a pas grand-chose qu’il peut faire. Nous sommes dans la cuisine quand il lance : « Dis!… Ma femme!… J’aime ça, dire ça, MA femme !»
Alors que, dos à lui devant l’évier, je réfléchis en mettant le bouquet dans un vase, je lui demande : « Comment t’as fait pour trouver de si jolies roses par un temps pareil ? Tiens!… Voilà!… Mettons-les sur la table…»
En me retournant, je faillis échapper le vase tellement ma surprise est grande : il tient dans ses bras un adorable chiot dalmatien au poil blanc tout picoté de noir si mignon!… Avec sa petite bouille fantasque, la petite bête me fait les yeux doux…
« Non !… Yvon, t’as pas fait ça ?… »
« Comme ça, tu auras de la compagnie dans ton labo, puis une maison de campagne a besoin de son chien, c’est bien connu… »
« Ce qu’il est mignon… C’est trop cool!… Regarde-le, oh!… Il s’appelle comment?… »
« Elle!… C’est une femelle… J’ai pensé que tu aurais aimé choisir son nom, vu que ce sera ta chienne de compagnie!… »
« D’accord!… Alors?… Charlotte!… Ça te plairait Charlotte?… Quel âge elle a?…»
« Un peu plus de huit mois, tu verras, ça va t’occuper, un chien de cet age-là, c’est exigeant… »
La jeune Dalmatienne n’ayant pas l’air contrariée par ma suggestion, nous adoptons le prénom Charlotte à l’unanimité… Et tous les trois nous unissons nos efforts pour fêter ce nouvel arrivage dans notre petite famille dans la bonne humeur, en ouvrant une bouteille de mousseux… Et je trouve un bel os de jambon pour Charlotte dans le frigo. N’ayant jamais eu l’autorisation d’avoir un animal dans la maison quand j’étais jeune, je me promets de trouver quelques bouquins sur le sujet à ma prochaine visite à la bibliothèque.
Yvon dit : « Tu ne peux pas imaginer ce que je ferais pour voir ce sourire là sur ton visage à tous les jours Amanda ! J’aurais du prévenir, mais… Tu sais que tu es vraiment belle !…» Il ne se lasse ni de me regarder, ni de me dire que je suis jolie, même lorsque je me sens laide et défaite comme maintenant.
Pour toute réponse, je lui glisse un index sur les lèvres, et l’entraîne vers le salon. Nous ne pouvons ni l’un ni l’autre le supposer, mais ce sera la dernière fois que nous ferons l’amour ensemble jusqu’au divorce.
Encore que je ne peux courir le risque que Yvon remarque les traces de brûlures sur mon corps, je le satisfais sans avoir recours à la pénétration, tout en gardant mon tee-shirt.
Plus tard, après un repas préparé des mains d’un homme amoureusement satisfait, alors qu’une bouteille à moitié consommée repose entre nous deux sur la table, Yvon lance : « Comme tu le sais je dois aller à Montréal pour ce Congrès qui dure quelques jours, je me demandais si tu ne préférerais pas rester avec maman?… Tu sais, il pourrait y avoir des tempêtes, je constate que tu vas mieux côté santé, mais cette… Ce taudis n’est pas mon idée de la maison où je veux que ma femme passe sa vie… J’ai fait promettre à ma mère de ne pas te déranger, tu peux même dormir dans le sofa lit du sous-sol jusqu’à mon retour!… Comme ça tu ne l’auras pas entre les pattes si souvent… Je sais qu’elle est envahissante, mais elle est si seule!… »
« Je passerai la voir, Yvon!… Mais je veux juste continuer ce que j’ai commencé…. Tu vois combien cette maison devient agréable depuis… »
« Je ne dis pas le contraire Amanda!… Je vois bien aussi que tu es épuisée et je suis fier d’être venu te filer un coup de main, mon amour… Mais ce n’est pas encore le Tage Mahal…»
« C’est bien mieux… Que le Tage Mahal!… »
« Nous en reparlerons lorsque nous y serons…»
« Quoi?… On part en voyage?… »
« Pas exactement Amanda… C’est mieux qu’un voyage!… Tu te souviens de ta proposition pour créer un poste d’orienteur pour les étudiants de premier cycle en science… »
« Heu… Ouais, je me souviens très bien!… »
« Hé bien!… Le Dr. Massicote a décidé que l’idée était très bonne, et il aimerait que tu songes à occuper ce poste… Naturellement, il te laisse un peu de temps pour y penser…»
« C’est déjà tout pensé… J’aurai besoin d’une session, disons la session d’Hiver, afin de préparer le terrain, puis je serais en poste à l’automne suivant!… Le projet est déjà rédigé!…»
« Prends ton temps Amanda!… Tu sais que Rome ne fut pas bâtie en une journée… Pas vrai?…»
« Cela peut te paraître drôle à entendre mais je n’ai pas de temps à perdre Yvon, et plus vite je m’y mets, plus vite nous pourrons aider ces jeunes recrues à entrer en fonction dans tes projets de recherche… Pas vrai?…»
« Alors je peux dire à M. Massicote que ça t’intéresse?… »
« Non seulement ça m’intéresse, je suis la personne dont il a besoin!… »
«Bon!…, rétorque-t-il en s’essuyant le visage d’une main. J’aimerais aussi te montrer quelque chose qui me pose un certain problème…»
Je vois sur son visage crispé, ce que cela lui coûte de fierté masculine de demander conseil à une petite jeune de ma trempe : «La constante de Planck, Ouais!… Hm!… E=hv… Ça impliquerait que la masse du noyau central est immobile, ce qui est impossible… Car il se passe quelque chose…»
(Ce n’est pas un examen mais j’ai la sourde impression qu’il teste mes qualités de mémoire, après les deux semaines chez sa mère…)
« Non mais attends là… Comment tu peux dire ça?… Comment peux-tu en être certaine?…»
« Je le sais, c’est tout!… C’est comme ça, je n’y peux rien… De toutes façons nous en avons longuement parlé ensemble, ce sont ces théories de l’à-peu-près-isme, qui me chicotent au plus haut point!… Comment peut-on baser quelque chose sur la négation de cette chose… Il m’a toujours semblé que c’est parce que cela nous arrangeait…»
(Comment puis-je lui expliquer que dans ma jeunesse j’ai vécu des événements d’ordre para naturels qui m’ont apprise des choses que je ne peux même pas encore exprimer…)
Yvon devant moi, accoudé à la table, se frotte d’une main le front tout en secouant lentement le front… Je lance : « À chaque étape de nos constructions théoriques Yvon, il subsiste des paramètres constants qui ne sont pas et ne peuvent pas d’être expliquées en termes de quantités toutes fondamentales, parce que ces dernières n’existent que dans l’état de nos connaissances…»
Il rétorque : « C’est aux constantes qu’il faut s’en prendre… »
Intérieurement, je songe : « Viens ici que je t’embrasse!…»
Le reste de la journée passe en accéléré comme ce vent qui remue des masses de neige sur tout le paysage. Il est difficile de voir à plus de trois mètres autour de la maison… Le temps est comme une bourrasque emportant avec elle nos vies. Et ce soir, dès que ma tête touche l’oreiller, je glisse dans un profond sommeil.
Yvon n’ayant jamais remarqué que la femme qu’il a mariée pouvait ronfler à réveiller les morts, au bout de quelques minutes, il me secoue gentiment : « Que se passe-t-il Amanda?…, me souffle-t-il à l’oreille. Aurais-tu rencontré, quelqu’un d’autre, un bûcheron, je ne sais pas des fois?… Amanda?…»
« Bien sûr que non Yvon…, grommelé-je sans la force d’ouvrir les paupières. Tu sais bien que je n’aime que les truckers!…»
Et là, tout en gardant mes mains derrière mon dos, je plaque mon corps contre le sien et avant de glisser tout à fait dans l’inconscient, je balbutie : « Yvon… Sois patient, sois juste un peu patient avec moi… »
Rideau!…
« Moi aussi, je t’aime…, réplique-t-il atone. Bonne nuit ma chérie…»
Puis il se retourne en soupirant…
Le Dimanche 18 Décembre au matin, quand Yvon se réveille, je suis déjà affairée dans la cuisine à préparer une montagne de crêpes, le café fume… Yvon s’arrache de la chaleur du lit, un peu grognon, après sa mauvaise nuit de sommeil à mes côtés, et ses tentatives de rapprochement systématiquement refoulées.
« Il faut que je te dise quelque chose!…, lance-t-il en émergeant de l’escalier…»
Il ne pourrait en être autrement… Aussi, pour contrer le coup que je vois se préparer, c’est avec un air toute à mes affaires que j’ouvre le poêle et secoue le contenu des braises à l’aide d’un tisonnier… De sorte que lorsque je me retourne, instrument en main, je sens qu’il s’est déjà radouci… Je lance ma dernière pique :
« Ha!… Oui ! Dis donc ça m’a l’air sérieux… T’es de mauvais poil ou quoi?… Je ne savais pas que tu pouvais aussi être grognon!…»
« C’est pas ça, mais tu m’as gardé éveillé la moitié de la nuit!… »
Sachant ce qui va suivre, je le devance : « Je ronfle, moi?… C’est ça que tu veux dire?… On dort si peu souvent ensemble que tu n’avais pas remarqué…»
Je lui saute au cou et l’embrasse comme une gamine. Impossible de lui avouer que j’avais a peine dormi dix heures, en trois nuits avant son arrivée…
« Non mais t’en fais une tête, tien bois ça », lui dis-je en lui tendant un grand verre de jus de fruits.
C’est la faute à pas de chance, il avait perdu cette manche là d’avance. Mon propre ronflement m’a moi-même réveillée, ce matin. C’est dire combien j’étais épuisée hier soir …
Ainsi qu’il arrive quand nous sommes heureux, la journée passe en un battement de cils, affairés comme nous le sommes à réparer divers objets dont une chaise et une porte qui réagissait au vent.
Je rentre du bois, j’alimente les feux, – et dans le foyer du salon et dans le poêle de la cuisine. La maison baigne dans une auréole de bien-être et de quiétude. Nous passons et repassons un disque de solos pour violoncelle de Bach. C’est ça la vie… La vraie vie… J’en suis convaincue…
En après-midi, je passe une bonne demi-heure dehors avec Charlotte qui crapahute dans tous les coins. Je m’occupe ensuite du repas avec fierté et sérieux. J’ai repris de mon aplomb…Yvon et moi, on relaxe enfin ensemble pour la peine, nous buvons tous deux un peu plus de vin que nécessaire et je ne m’en trouve que plus courageuse.
C’est le cinquième jour sans histoire… Si seulement je trouvais un moyen de lui en parler!… Pendant l’excellent dîner que j’ai concocté à base de riz brun et de légumes frais, je crois que ça va y être quand Yvon me dit :
« Tu sais bien que si cela n’était pas si important, ce Congrès, je cancellerais, mais là vu ton état, on dirait que tu t’es débarrassé de ta grippe?… Je t’aime, je m’inquiète pour toi, tu sais?… Je ne voudrais pas que tu retombes malade, ici toute seule, isolée… Tu es sûre que ça ne sera pas trop pour toi, seule avec Charlotte?»
Dans mon for intérieur, je pense que c’est d’un gros chien, un méchant molosse dont j’aurais besoin, mais je n’en dis rien. Yvon a eu la bonne intention. Je me contredis : « Je pleure de joie!… Maintenant ça va aller, Yvon!… Avec Charlotte à mes côtés je n’aurai plus peur toute seule ici!… »
« Bon!… Nous y voilà!… OK!… Je savais bien que tu avais la frousse ici, toute seule… Bien sûr, il faudra qu’on la dresse. Et dès que je rentrerai de Montréal je viendrai passer du temps ici avec toi!… Mais il y a une condition!… »
« …? »
« Tu dois faire un effort, dit-il. Passer du temps avec ma mère, je t’assure elle aime beaucoup ta compagnie… Comme ça je vous aurai toutes deux à l’œil ! Conclu-t-il sur le ton de la plaisanterie. » Mais je ne trouve pas le courage de réorienter la conversation…
La nature du temps étant ce qu’il est, le moment de se séparer arrive toujours plus vite que prévu. Le reste de la soirée passe en un coup de vent, puis vers vingt et une heures, Yvon se prépare à mettre les voiles.
Comme si les deux derniers jours ne m’avaient guère suffi, il r’ajoute : « Ha oui!… C’est vrai, il y a un petit cadeau, que je gardais pour ce soir… »
Je réponds : « Tu en fais déjà beaucoup mon amour!… » Tout en espérant qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle offensive sur le plan sexuel.
Pour toute réponse, je le serre dans mes bras alors que des larmes me roulent sur les joues, incontrôlables. Je glisse ses longues mains fines dans les miennes. Il recule et me regarde de la tête aux pieds avec de gros yeux.
« Ça m’inquiète de te voir te replier sur toi-même comme ça!… Je sais bien que t’as toujours été solitaire mais… Est-ce que ça va aller?…demande-t-il. Je ne t’ai jamais vu pleurer…»
Puis il tourne les talons.
Quand il revient dans la cuisine avec un cadeau enveloppé de papier de soie rouge écarlate, qu’il me tend le présent, et dis: « Tiens!… J’ai dû le commander par la biblio… Allez ouvre-le!… » Je pleure déjà à chaudes larmes, je suis si heureuse, je n’y peux rien. Je déchire l’emballage et découvre Le Sens du Bonheur de Krishnamurti.
« C’est un classique, lance Yvon. Et Jean-Pierre dit que nous devons tous le lire… »
« Tous le lire sinon quoi?… »
« Sinon, nous ne pourrons pas dire que nous l’avons lus, je suppose… Tu connais J-P, quand il décide que c’est un must… »
« C’est que c’est un must!… Merci chéri!… »
Je lis la dédicace et je m’assois sur ses genoux pour me blottir contre lui. Puis ses mains qui glissent sous mon pull, je coupe court aux au revoir… Quelques minutes plus tard, je le regarde d’éloigner dans l’habitacle chauffé à bloc de la voiture… Il relève le pied de l’accélérateur, – je remarque qu’il me regarde disparaître dans le rétroviseur.
Je reste là un moment, debout dans l’embrasure de porte, jusqu’à ce que le pincement de cœur me lâche. Il doit se demander si je serai OK?… À ses yeux, j’ai beau paraître sur la défensive, je sais qu’il croit que je ne mens jamais. Il me connaît depuis assez longtemps pour savoir que le mensonge me pue au nez au plus haut point, aussi il accepte mes réponses, fort probablement en se disant qu’il ne comprend peut-être pas grand-chose aux femmes. Et est-ce que le silence d’une femme n’est pas une forme de mensonge?…
Après avoir allumé un beau gros feu dans le foyer, Charlotte et moi, la bouteille encore à moitié pleine pour moi, et son os à elle, on s’installe chacun dans un des canapés du salon avec des couvertures et de la musique…
TROISIÈME AFFRONTEMENT
Le Lundi 19 Décembre, je me lève tôt, et en meilleure forme que depuis fort longtemps. J’ai dormi une bonne dizaine d’heures d’un sommeil drapé de plomb.
Au crépuscule le ciel est clair et sans taches, j’en profite pour sortir prendre l’air avec Charlotte. Emmitouflée à souhait, je chausse les vieilles raquettes faites de nerfs de bœuf tressé, qui sont devenues indispensables à mes journées hivernales, ici dans la maison au fond des bois. Notre randonnée dure plus d’une heure sur la neige fraîche, cela ouvre l’appétit. La chienne gambade dans la neige où elle plonge le museau et saute dans tous les sens. Elle dépense tant d’énergie que je suis épuisée pour elle. Quand nous rentrons, j’ai les joues rouges et les mains gelées comme quand j’étais enfant. J’enfourne deux bûches et me colle au poêle à bois pour me réchauffer, pendant que l’eau chauffe pour les œufs à la coque…
Aussi, vers sept heures, j’en profite pour appeler ma mère et sous prétexte de prendre des nouvelles de la famille – si bien partie sur ma lancée, je réussis à obtenir une permission du père, pour que Lysandre vienne passer une ou deux nuits, tout en rangeant les vestiges de mon petit déjeuner. Incapable de rester sans rien faire, la plupart du temps, je fais plusieurs choses à la fois. Ce matin, je chantonne un air léger, en constatant combien le ciel est gris, les nuages bas et lourds, en regardant par la fenêtre. Je me félicite que tout est bel et bien rentré dans l’ordre, même si, un drôle d’impression d’être surveillée occupe chaque seconde depuis mon retour. « Tu vois bien ! » me lancé-je à haute voix « Ce n’était qu’un mauvais rêve, pauvre folle ! » Puis je nettoie le comptoir de la cuisine.
Aux alentours de huit heures, ce bruit qui strie littéralement les tempes, que je redoute tant, ce fichu vrombissement inversé, aussitôt suivi de l’engourdissement, déclenche en moi le terrible signal de leur venue.
N’ayant jamais imaginé qu’il pourrait se passer quelque chose à la lumière du jour, mon trouble est tel que j’en échappe le bol de nourriture que je viens de remplir pour le chiot et il se fracasse sur le sol. Je dois lutter de toutes mes forces disponibles pour combattre une soudaine et irrépressible envie de sommeil. Mes yeux deviennent si lourds que je tente de les maintenir ouverts à l’aide des mains. Je titube droit devant sans savoir ce que je fais…
Tout autour de moi, le réel, se déroule tel dans un film, en un ralenti calfeutré. J’ai l’impression de voir à travers un filtre déformant. Quand j’amorce ma lente chute vers le sol, qui semble durer une éternité, j’entrevois deux formes opaques juste derrière moi, comme si je regardais à travers un mur de gélatine.
Je suis étendue sur le carrelage, incapable de bouger ne serait-ce qu’une paupière, quand j’entends :
« Nous n’avions pas prévu de te faire peur Amanda… Ceci est un rêve… Tu n’as pas à t’inquiéter… Tu rêves!… Détends-toi maintenant… Nous ne te ferons aucun mal… Tu dors Amanda, fais de beaux rêves… »
Je réussis toutefois – au prix d’un effort inimaginable – à tourner les yeux vers les formes. Et là, à contre plongé, avec le corps drôlement replié comme une poupée désarticulée, je capte la menaçante vigilance de mes visiteurs. Des yeux d’une ténacité à me faire frémir d’horreur. Le choc est si brutal, que je m’évanouis…
Environ trois heures plus tard, lorsque je me réveille, mon corps ne répond plus de rien. Transie de froid, je me crois paralysée. Puis pendant un long moment, me voilà incapable de bouger, seules mes paupières battent frénétiquement pendant que les larmes coulent à flots…
Puis peu à peu, les yeux rivés au plafond, mon corps éprouve la chaleur qui m’envahit par le sang au point d’ébullition. Je trouve la force de remuer les doigts, les bras, ensuite les jambes. Je rampe d’abord à l’aide des coudes, puis tel un mendiant sur les genoux, pour finir par m’accrocher au bord du comptoir afin de me hisser debout, chancelante…
Je vacille comme ça quelques instants sur mes jambes flageolantes, puis je m’écroule sur la chaise la plus proche. Ce que j’ai aperçu avant de tomber dans les vapes me bombarde l’esprit par flashes. Leurs énormes yeux ovalaires – dénudés de toute expression – entièrement noirs tels des lentilles protectrices, plantés dans ces énormes crânes à la peau de rat ou de dauphin.
Je revois leurs énormes têtes penchées sur moi lors de mon séjour dans cette autre dimension, cet autre état d’être pourtant si proche du nôtre…
Je tourne alors lentement la tête et scrute longuement le téléphone. Je ne me souviens plus du numéro de la mère de Yvon. Pas plus que du numéro de ma propre mère. J’examine longuement la cuisine… Qu’est qui m’arrive?…
Cela semble drôle à dire mais je ne sais plus où je suis… Comme si certains fils de mon cerveau avaient été déconnectés. D’autant plus qu’en me remémorant le profil de mes visiteurs, je pense à un jouet que ma petite sœur Joëlle a remué ciel et terre pour obtenir : Mr. Potato Head.
Au bout d’un temps, n’ayant pas bronché d’un poil, c’est avec aigreur que je me reproche : « OK ! Amanda, là ça va faire, on va voir un médecin avant de péter complètement les plombs pour de bon… Y’a pas à chier… T’as vraiment dépassé la ligne là, hein?… Sinon c’est pire que ce tu veux croire… Des hydrocéphales en peau de rat!… Franchement ma fille…»
Je pouffe d’un rire dément et je commence – plus que tout, à sérieusement douter de la réalité de ce qui m’arrive. Au même moment, je me rends compte que le petit chiot, ma Dalmatienne, me lèche le bas de la jambe en couinant d’excitation… Je ne sais plus, ce que je crois!…
« Tiens ! Où t’étais passé toi?… Heu!… Charlotte!… C’est bien ça ton nom ? Non mais tu trembles toi aussi…»
Je marche à quatre pattes à côté d’elle et la Dalmatienne sautille jusqu’au bol de nourriture éclaté sur le plancher. En ramassant tant bien que mal les éclats du bol en céramique, je m’adresse à mon animal de compagnie :
« Mange pas les morceaux du bol, coquine!… Mais dis moi que tu les as vu aussi!… Dis-moi que je ne suis pas folle… Tu vois bien que toutes les lumières se sont éteintes?… Et l’odeur, tu la sens!… Le sens-tu ça, Charlotte?… »
La jeune chienne lampe sa pâtée en frétillant de la queue. La pauvre tremble de tout son corps, elle couine, mais n’ayant jamais eu de chien dans une maison, je ne pourrais pas jurer que Charlotte tremble véritablement de peur. (Chez-nous quand j’étais jeune, les chiens restaient dans les étables, et avaient toujours l’air apeurés quand on les approchait. Les pauvres…)
Bien plus tard ce jour-là, quand je finis par me lever du canapé sur lequel je me suis effondrée, il fait presque nuit et j‘ai les membres encore ankylosés mais je pense beaucoup plus clairement. J’ouvre les portes de devant et de derrière pour faire un courant d’air. Je dois remettre le contact au panneau électrique, puis je hausse aussi le thermostat pour réchauffer la maison qui est devenue glaciale.
Dehors, il neige abondamment. Je rentre du bois. La nuit s’est installée sur la campagne. J’allume la télé et constate qu’on y présente le journal de dix-huit heures. Je m’enroule dans les draps et m’étend sur le divan devant la télé. Charlotte lape de l’eau à mes pieds.
Cette nuit-là, le Mardi 20 Décembre, sur les coups de trois heures du matin, je me réveille en sursaut, encore couchée sur le divan. J’ai cru entendre quelque chose…
La maison toutefois, baigne dans une douce lumière calfeutrée. Je décide que j’ai suffisamment dormi! C’est durant le sommeil que je suis le plus vulnérable. Tout au moins si je suis éveillée, je peux tenter de faire quelque chose, autrement je suis perdue d’avance.
Aussi, sans trop réfléchir, je m’habille à la hâte. Puis, en commençant par le grenier, secondée de Charlotte qui sent dans tous les recoins, j’inspecte chaque mètre carré de la maison ancestrale, lampe de poche et marteau en main.
Dans chaque pièce, j’ouvre d’abord les placards pour que la chienne puisse faire le tour. Ensuite au centre de la pièce je fais une pose, droite comme un bouleau, blanche comme un drap, je ferme les yeux, et je respire lentement, profondément en tentant de sentir quelque chose.
Au bout d’une heure, je me retrouve dans le coin de la cuisine avec les bras ballants, devant la porte qui mène au sous-sol, à inspecter les deux verrous… Charlotte ne serait d’aucun secours dans le vieil escalier. Et elle ne gronde pas spécialement devant la porte.
Je me couvre d’un gros manteau en tweed, je m’enroule une écharpe autour du cou, je revêts des gants et je sors dehors accompagnée de Charlotte. Le thermomètre sur la rambarde du balcon indique -18° Celsius. Cela n’a pas l’air de troubler la chienne le moins du monde, elle saute dans la neige, où elle se roule et avale goulûment des flocons.
Je l’entraîne vers l’arrière de la maison où se situe la porte donnant au sous-sol. Nous prospectons pour des traces de pas ou quelques indices qui pourraient trahir la présence de quelqu’un, ou de quelque chose, dans les parages. Le sentiment d’être surveillée décuple ma paranoïa. J’ai une sensation aiguë d’être observée. Pareil qu’à l’intérieur de la maison. Pourtant, je le constate de mes propres yeux, aussi loin que ne porte la vue, il n’y a que des champs recouverts d’une épaisse couche de neige, et des arbres ici et là. Les variétés de feuillus, raides comme des chicots, dépourvus de leurs feuilles, ne pourraient guère cacher autre chose que des écureuils, et les conifères sont emmitouflés dans des couvertures de neige compacte servant d’abris aux oiseaux.
La neige est fraîche, impeccable, aucune trace de quoi que ce soit dans le périmètre. La lumière de la lune suffit à satisfaire ma curiosité affolée, j’y vois comme sous un lampadaire.
Je me dirige vers le bâtiment près de la route dans lequel je gare ma voiture. Activant le mécanisme électrique d’ouverture de la porte, je glisse ensuite la clef dans le démarreur et laisse tourner le moteur. Je déneige le petit bout de terrain qui sépare le garage de la route avec une pelle, à la lumière crépusculaire. Un vent agité me revigore en me fouettant le visage. Pendant ce temps, Charlotte court dans tous les sens, reniflant l’air, comme si elle cherchait quelque chose, elle aussi…
Je vais aller rejoindre Yvon, et tout lui raconter!…
Ayant grand besoin de réfléchir, je roule longtemps sans destination précise. Le confort de l’habitacle – le ronron du chauffage et la radio – me convient parfaitement. J’ai juste besoin de réfléchir. Je roule pour rouler, avec les fenêtres des portières avant baissées, afin de laisser l’air frais circuler et me fouetter les sangs. Charlotte s’est installée sur le siège arrière d’où elle observe le paysage défiler à travers la vitre.
Au lever du soleil, le ciel est d’un bleu incertain quand j’arrive en ville, (appeler ça une ville c’est beaucoup exagérer) je vais dans un restaurant et prends du café, laissant la chienne dormir dans la voiture. Je combats le sommeil du mieux que je le peux, et la présence d’autres personnes, n’importe qui en l’occurrence, me redonne un peu forces.
J’ai un mal fou à me concentrer sur des situations les plus banales, commander une part de tarte m’est devenu compliqué… Je me révolte contre moi-même et contre le délabrement de ma pensée… Je cherche à comprendre ce qui pourrait provoquer une telle déficience. Bien que je n’ai encore rien trouvé de raisonnablement convaincant dans les livres de psycho… Rien qui puisse expliquer ni de près, ni de loin, un tel phénomène…
Par moments, je suis convaincue qu’il y a une explication logique à ce qui m’arrive. Cela ne peut pas être autrement. C’est soit ça, ou…
Au bout de quelques heures, je reviens déjà sur mes positions.
Même si je me rendais à l’université avec la ferme intention de parler à Yvon, qu’est-ce que pourrais bien lui dire?… Que je suis en train de devenir complètement folle, que des petits êtres monstrueux viennent s’entretenir avec moi de problèmes de génétique?… Qu’ils demandent mon aide?…
Les heures passent lentement alors que je me mène une partie de bras de fer impitoyable durant ma promenade sans destination. Je dois m’admonester pour garder le cap : « Prends sur toi, garde tes yeux sur la route… Yvon risque de te faire enfermer pour aliénation mentale, c’est ça qui risque de se produire. Or, tant que tu gardes le contrôle, tant que tu peux rationaliser ça… Personne ne t’enfermera…»
Aussi, je fais un détour par un point de vente de la Régie des Alcools, pour me procurer de quoi anesthésier quelques inhibitions… Depuis le début des événements, le vin m’aide à tenir le coup, pendant les longues heures des soirées hivernales…
Ce mardi ne fait pas exception, je finis par rentrer à la maison avec Charlotte, et je me saoule de bon cœur. Dans mon délire éthylique je dessine mes envahisseurs, je griffonne des flashes dans un cahier vierge, le cahier des envahisseurs. Je remplis des pages de mes curieux souvenirs à mesure qu’ils refont surface…
*
Quand les éclairs déchirent la nuit, force m’est alors de constater que je me suis endormie dans la berceuse. Les lumières de la maison oscillent pendant quelques brèves secousses mais reviennent à leur intensité normale.
Il me semble que cela est plutôt rare les tempêtes accompagnés de foudre, en plein hiver… Mais en ce moment mon cerveau fonctionne à un tel régime que même cette simple question me laisse bouche bée… L’horloge sur un meuble indique 4 heures et des poussières. Je tends le bras et remets le disque.
Le Jeudi 22 Décembre au matin, c’est à peine si le jour arrive à se lever. Une épaisse bruine suspendue m’empêche de voir la boite aux lettres.
À sept heures le télé journal crache sa litanie… La réception est nulle mais le son transperce le silence : « Le front de haute pression durera plusieurs jours mesdames et messieurs, nous vous conseillons de rester chez vous à moins que ce la ne soit vraiment nécessaire, du moins jusqu’à prochain ordre… Pour ceux d’entre vous qui ont des enfants en age scolaire, consultez les autorités concernées pour ce qui est des écoles, la plupart seront fermées… Les autoroutes 20 et 40 sont fermées… »
Tempête ou pas tempête, mes ennemis sont méthodiques, ils se contrefichent de la neige et du beau temps…
Exactement comme lors de leur visite précédente – les Rats se matérialisent autour de huit heures, aux premières vibrations qui me transpercent, je hurle : « Entendez-vous ça?… Ma bande de connards?…» Je pointe du doigt vers le tourne disque. Depuis l’aube, je fais tourner ad vitam aeternam un disque de Georges Brassens qui chante : « Et je rêve parfois d’aller m’faire enculer… Chacune de nous projette hélas d’aller s’faire…Nan nan nan!… Reste d’aller, s’faire enculer… Souhaitant d’aller s’faire enculer… Déclenche la bagatelle… Il faut aller s’faire enculer… Nan nan nan!… J’suis enculé mais régulier!… »
C’est une des façons que j’ai trouvé de garder le contact avec le langage articulé, écouter ces chansons et dessiner les objets qui m’entourent.
D’abord se manifeste le bruit annonciateur, toutes les ampoules qui s’éteignent, puis l’engourdissement effréné, se soldant par une paralysie totale. Sans compter la liquéfaction de mes neurones. C’est le ballet d’une terreur indescriptible, car les mots manquent à ce qui se produit lors de leurs visites… Ce matin, j’entends Charlotte hurler brièvement, la pauvre, elle pisse sur le plancher à mes pieds puis elle déguerpit. Elle se cachera dans un recoin de la grande maison et restera introuvable pendant des heures. Elle aussi, les a entendus. Plus de doute là-dessus…
De mon côté, je tente de bondir en direction de la porte. Mais c’est peine perdue car au bout de deux mètres mon corps et moi pénétrons une zone invisible où tout se déroule au ralenti, et mes muscles refusent d’obéir. Je suis debout figée, quand je perçois les visiteurs à la peau grise se rapprocher dans mon dos.
« Laissez-moi me retourner, salopards!… Êtes-vous si vilains que ça!… Vous m’aviez dit… »
Aujourd’hui, les Rats semblent plus conciliants qu’à leur habitude, ils ne déclarent pas forfait d’un coup de rayon laser :
« Tu dors Amanda, suggère la voix sur un ton monocorde. Fais de beaux rêves… Regarde la plage Amanda. Regarde le lac Amanda. Tu rêves…»
« Non, je ne dors pas!… »
« Tu dors Amanda ! Tu dors maintenant!… Tu fais de beaux rêves, retourne à cette plage que tu aimes tant »
« Je ne dors pas ! Et ceci n’est pas un rêve ! »
Au prix d’un effort titanesque je réussis à tourner légèrement la tête. « Leurs costumes sont ridicules » pensé-je en affrontant les nains aux têtes bulbeuses. Après le choc initial, je m’efforce à reprendre courage.
« Ma maison est hantée c’est ça?… Bon ! Finissons-en, que me voulez-vous?…»
« Nous avions constaté que tu étais différente Amanda, mais à ce point différente, tu nous impressionne beaucoup. »
« Ouais ! Ben t’as encore rien vu mon christ de rat!… »
« C’est ta fréquence qui nous attire Amanda. Les autres ne peuvent pas nous supporter, surtout les femmes, mais toi… Tu n’es pas comme les autres femmes Amanda ! »
« (Bande de pantins, allez donc vous faire voir…) »
« Nous constatons combien tu es intelligente Amanda et nous croyons que tu comprendras ce que nous voulons de toi… Nous venons de très loin, spécialement pour toi… »
« J’ai le malheur de vous annoncer que vous avez tout fait ce voyage pour rien… »
« Nous avons besoin de ton aide afin de résoudre certains de nos problèmes génétiques, si tu réfléchis bien, tu te souviendras que nous t’avons annoncé notre venue, depuis longtemps déjà. Tu as reçu un certain nombre d’instructions, bien que tu ne puisse pas te souvenir de tous les détails, tu sais qui nous sommes, tu as souvent rêvé à nous. Nos yeux, notre regard te sont familier. N’est-ce pas Amanda?…»
« Ben!… Je suppose… »
« Bien!… C’est très bien ça Amanda, maintenant…»
« Attendez, attendez… Vous voulez dire que les heu… Les flashes, les signes, les révélations, c’était vous?!… »
« Qui d’autre?… Nous te suivons depuis toujours, car tu es compatible avec notre énergie… Nous avons de grands projets pour toi…»
Je dois faire des efforts surhumains, luttant contre l’engourdissement à l’aide de chaque gramme d’énergie que mon corps peut me fournir. Je vois mieux les silhouettes de mes visiteurs, un peu comme si j’étais sous l’eau avec un masque de plongée. Comme si un fort courant d’ondes nous séparait, un genre de filtre déformant. Aussi pour ne pas sombrer, je dois essayer de me fâcher contre eux, ou contre quelque chose…
« C’est vraiment fort votre truc, êtes vous obligé de faire ça, je veux dire… Vous me faites mal aux oreilles!…»
L’atmosphère parait se détendre de quelques degrés et j’en profite pour sortir mon arme secrète. J’avale ma salive avec difficulté en m’efforçant de me concentrer sur ma bouche. Un grain de sable, je le sens, suffirait à faire échouer mon plan…
Quand la pression devient trop grande je lance mon va tout, au prix de ce qui me reste de volonté, je récite la prière du Notre Père* : « Erton erèp iuq setê xua xueic… »
Le résultat de ma provocation me serre violemment à la gorge, car en entendant les mots, mes mots, résonnant à l’envers haut et fort à toute vitesse dans ma tête… « Euq ertov engèr enneiv … » La dimension de cette broutille-là dépasse tout entendement et on dirait qu’on tente de m’étouffer…
« Ne perds pas ton temps Amanda…, intervient le Rat. Le temps est ce que tu as de plus précieux… Cet enfant en sera la preuve, il poursuivra ce que tu vas commencer… »
Je perçois nettement que leurs têtes penchent vers l’avant quand ils me communiquent télépathiquement leur charabia… Et les voilà tout excités, ils s’emportent : « Chacune de tes actions provoque des conséquences qui se révéleront longtemps après coup, au fil du temps, de sorte que tu auras le temps nécessaire à tout assimiler, quand le moment sera venu… Tu es un pas de géant dans la seule direction possible, tu es comme le retour d’un ascenseur…»
«Qu’est-ce que vous croyez que je ne suis pas consciente?…»
«Nous savons que tu sais, alors à quoi bon poursuivre dans cette voie, tu aurais tout intérêt à jouer la dynamique franche avec ceux qui plantent les semis de tes pensées, sinon tu cours à ta catastrophe…»
« Vous acceptez que je ne dorme pas?… »
« Tout dépendra de toi… Ces expériences ont été répétées d’innombrables fois sur tes semblables, Amanda, tu nous prouves que toute situation est véritablement fluide. Seul l’ignorance entraîne un poids mort… La peur de l’inconnu… Maintenant que tu es calme nous pouvons passer à notre part de l’entente…»
« Ho-là!… Je ne suis pas d’accord avec quoi que ce soit, à ce que je sache… Qu’est-ce que vous allez chercher-là, NOTRE entente…Je vous…»
On me propose une nouvelle illumination contre ma participation à leur expérience génétique, qui par ailleurs sauvera la race, disent-ils, et en manière de remerciement : « Nous ne sommes pas les monstres que tu crois, nous sommes ici pour votre bien… Nous t’assurerons une vie nettement améliorée, pour le reste de tes jours… Nous pouvons t’assurer la longévité Amanda, pense à ça…»
« J’aimais bien ma vie avant que vous n’y mettiez votre grain de sel, bande de chiens sales, laissez-moi donc tranquille… »
« Et il se trouve que tu dépasses toutes nos espérances, nous pouvons communiquer pendant tes heures de conscience, c’est inouï…C’est pourquoi il est impératif que tu nous aide… Nous te le rendons au centuple… »
« Non, non, non et non!… »
« Crois-nous, tu seras gagnante… Ce que nous t’offrons est inatteignable sur votre plan… Sans Nous!… »
« Ah!… Mais vous êtes sourds?…»
« Nous étions venus dans l’intention de partager des connaissances qui se révéleront fondamentales à tous les humains…. Mais étant donné ton attitude, nous allons devoir adapter nos plans…»
« Et moi!… Vous croyez pas que j’ai pas un peu besoin de m’adapter pour supporter vos saloperies?… Pis qu’est-ce que vous me faites au juste, quand vous me zappez?… Je peux savoir ça?… Bande d’enfoirés… »
« Maintenant!…, tranche-t-on. Nous avons suffisamment tergiversé… Nous allons devoir être plus persuasifs…»
Les deux ombres ont des hochements saccadés, comme s’ils s’énervaient. J’entends quelque chose comme :
« Ka-Hé! »
Puis je ne sais tout à coup plus où je suis.
Mon esprit tombe à la renverse et j’ai l’impression de chuter interminablement dans un espace rempli d’étoiles, que je perçois dans le hors foyer provoqué par un champ au filtre gélatineux… C’est une sensation agréable…Je reviens à moi, environ deux heures plus tard, assise dans la berceuse avec un mal de tête à fendre le crâne. Je me demande ce que quelqu’un d’autre ferait à ma place?…
Ne sommes nous tous pas pardonnés d’avance par Jésus-Christ?… Je m’en remets à la bonne grâce de Dieu, en espérant de tout cœur qu’il reste encore une toute petite place pour moi dans son royaume.
Je me suis accroché un crucifix de bois autour du cou et je dispose des objets de culte dans les deux pièces ou les visites se sont jusque là produites. Les tables dans le grenier sont ornées de bougies, d’un crucifix et d’une Bible, et en bas dans la cuisine, j’ai installé un autel de fortune. Je débouche une bouteille de vin et je bois à même le goulot… Je consacre plusieurs heures à la prière.
Je m’agenouille et je demande pardon en m’essuyant la bouche du revers d’une manche de chemisier… Pardon à qui?… Pardon pourquoi?… Je n’en ai pas la moindre idée, sauf que le vin me réchauffe les sangs. L’effet de l’alcool y aidant,- mélange de haine et de culpabilité-, je me torture mentalement pour des broutilles ayant trait à mes parents et mon enfance.
Le matin du Vendredi 23 Décembre arrive comme un 40 onces de lumière… Quand je descends à la cuisine, non seulement la neige dépasse déjà le niveau du bas des fenêtres de la maison, elle n’a aucunement l’air de vouloir ralentir la cadence. À la radio, on annonce que les écoles et certaines routes sont fermées, et que cette tempête durera plusieurs jours.
Bien que je fusse toujours rebelle à toutes les formes d’autorité, y compris l’Église, je redoute d’être la proie d’une force diabolique. Ça me semble tout à coup si évident… Tous ces cadeaux que j’ai reçus, mes illuminations… Que des bonbons empoisonnés ouais…
Je crois que je suis marquée au fer, et que je subis ma pénitence… Je prie encore pendant des heures.
Avant de manger je fais un tas de simagrées et je dis merci. Merci… Je passe un disque tout esquinté de musique religieuse de Noël… Les Alléluia me revigorent!…
Plus tard, vers huit heures, encore une fois, quand les Rats débarquent, l’atmosphère dans la cuisine se tend comme un arc bandé. Mon corps en est secoué de convulsions, et je m’évanouis!…
Mais pas pour longtemps…
« Je croyais que vous aviez compris…, leur dis-je. C’est à votre boss que je veux parler!… Les subalternes… J’ai plus tellement de temps à perdre avec ça là… »
Je m’arc boute et je hurle des passages de la bible avec les deux mains sur les oreilles pour ne pas entendre leur sérénade démoniaque… J’ai un foulard autour du nez et je me berce dans une berceuse au milieu de la cuisine, de manière à les voir arriver, les salopards…
« Tu dors, ma chère Amanda… Fais de jolis rêves…Dans ce rêve tu es une petite fille, te souviens-tu Amanda?… »
« Petite!… Moi une petite fille?… Non mais vous vous êtes un peu regardés, les nains évadés d’un cirque dans des costumes de Rats Savants… »
« Tu dors, tu es confortable dans ce lit et tu flottes sur les draps… Tu dors Amanda… Tu es dans un rêve… Tu es fatiguée, et tu te détends profondément… Aucun rêve n’est semblable à un autre, n’est-ce pas Amanda?… Tu fais une promenade agréable le long du lac… Cela te plait de marcher au bord de l’eau, tu rêves de l’eau Amanda…»
« … »
« Tu es fatiguée, tellement fatiguée… Tu t’es allongée parce que c’est si confortable d’entendre ma voix avec le ressac des vagues… »
« Si je te dis que je ne rêve pas!… C’est qu’il n’y a pas de vagues dans un lac, bande de nuls!… Pis franchement, j’aimerais mieux parler à du gaz lacrymogène!…»
Sans plus tarder, les Rats mettent fin à notre entretien à l’aide d’un de leurs lasers assommants. Quand je reviens à moi, cette fois, je sais qu’ils m’ont fait quelque chose car je suis couverte de gouttelettes de sang coagulé à un liquide jaunâtre.
Je hurle, je pleure, je crie, je hurle et je pleure encore.