Les Alentours

Fantaisie

Convaincu de mon entière coopération

On m’escorte vers une salle anonyme, grise

Derrière la porte de laquelle

Je pèserai le pour et le contre

De la fantaisie de l’ici-bas

La chasse à l’homme étant résolue

J’envisage les conséquences

De ma réussite appelée un massacre

À la une des journaux

Bien qu’aucun témoin n’ait survécu

Mes empreintes sur l’arme du crime

Je vais tout avouer en bloc

Lors de l’impressionnante relecture

Des chefs d’accusation portés contre moi

On m’enlève les menottes

Puis ils sortent sans claquer la porte

Enfin seul

Je masse mes poignets

Las, fatigué mais serein

Syncope de dire aux poings

Fourrageant entre les verres de styromousse

Et des mégots écrasés sur la table

J’approche une feuille blanche, un stylo

Une mouche s’éloigne d’une chaise

Contemplatif je m’y assois

Ne peux plus nier

Tête renversée, les bras en croix

Je ne pense à rien, en admirant le plafond

Mon visage d’un coup sec se fronce

Mon esprit se contredit

Je pouffe de rire…

La chaise rebascule sur ses quatre pattes

Mes chaussures claquent contre le carrelage

Le léger ricanement m’émoustille

Car seuls mes aveux me séparent

De la dernière issue de secours

Si largement ouverte

Chose inattendue :

Les secondes passent tels de fins traits

À la lame de rasoir sur le torse

Je suis rechargé à bloc

Haussant les épaules, suivi d’un long soupir

Des larmes coulent sur mes joues

Refrénant ma joie, j’écris :

QUAND ON NE PEUT PLUS VIVRE

IL EST DIFFICILE DE NE PAS TUER!

En caractères détachés

Dans le gras de la page

Résigné, le dos voûté

Armé de mon seul siège

J’éteins l’interrupteur sans ciller

Je me loge à gauche derrière la porte

Tapi contre le mur, j’inspire à tout rompre

Soulevant la chaise à bout de bras

Je hurle :

AU SECOURS!!!

Seul dans le noir

D’une salle d’interrogatoire.


LA NUIT DE L’ACCIDENT

Accélérateur au plancher
il fonce à travers la relative liberté
du royaume de la nuit
à la recherche d’un nouveau défouloir
au rythme effréné des enseignes
qui s’annulent dans la vitesse
sur l’autoroute luisante
telle une glace vive
une réflexion parfaite prédomine
le véhicule glissant sur un miroir de pluie

Dans la voie rapide éraillée
la bouteille entre les cuisses
il cultive notoire son indifférence
sa collection ingrate
de nuits blanches sans lendemains

Il se goinfre de futilités caustiques
qui transforment l’existence en une vie
cela le consume le volatilise
éludant avec persistance
toute forme de responsabilité

Le carburant d’être brule sans relâche
comme on dit des banalités
il se dépense
inlassable répétition
de ses déboires
rétrogradant le temps désinvolte

L’infime détente de sa poigne
délestée sur le volant
amorce un geste irrémédiable
son sourire s’écorche
lors de la tentation du dépassement du connu
l’accélération le surprend
telle une projection inattendue
annonçant la loi du pire

Fermant les paupières sans pour cela s’assoupir
son rôle se redistribue dans l’espace
dernière réplique avant la tombée du rideau

Sombre embardée
il ne reconnait plus les enseignes
ce n’est pas lorsque le véhicule bondit
possédé de son propre intellect
sonde pénétrant l’infranchissable noirceur
de la nuit de l’accident
derrière les essuie-glaces insuffisants
que le sens de sa vie
lui est évoqué

Cette maladresse tout au plus le loge
dans le décor
tapissé de feuilles mortes
choc tonitruant
l’automobile s’agenouille devant
le ciment du poteau

Dur le choc mou et dur
il est nulle part et partout
des gouttelettes tambourinent
contre ce qui reste du tableau de bord

Les horizons de son corps disparaissent
la nuit profonde éclate
ses vêtements dégoulinent rosâtres

La tempête de souvenirs hallucinés déferle
le temps multiple s’introduit

Malgré le craquellement des synapses
l’esprit se referme
des voix se répercutent
dans le long couloir de l’entendement

Il flotte dans la force de s’éloigner
ce corps immobile est libre
de sa représentation de chair flasque
il reprend à la vie
ce qui est inénarrable
s’il avait su quelque chose de la vie
il aurait quand même exagéré
sur l’accélérateur
avant la beauté fulgurante de la vitesse
puis rien.

Extrait LES ALENTOURS
1997, Écrits des Forges

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