L’ORACLE DU CHAT


Pour un vieux routier de ma trempe, le spectacle fût particulièrement savoureux, à quelques mois de ma retraite.

J’étais arrivé à l’étage de la bijouterie le premier, ce soir-là. Et ce fut à bout de souffle que je constatai les présentoirs éventrés. J’étais franchement consterné, et je n’ai pas pu m’empêcher de toucher la peinture rouge du bout de l’index.

Comme pour confirmer ma pire hantise : la signature n’avait pas encore eu le temps de sécher. Ce Chat-là commençait à me faire chier!

J’ai d’abord vérifié le périmètre, puis j’ai rangé mon arme. Je me suis épongé le front du revers du bras, en pestant à haute voix : « Deux fois en trois semaines »

Je n’avais aperçu le suspect qu’à distance, et je ne regrettais en rien qu’il nous ait filé entre les doigts. Je n’avais plus tellement l’age, me semblait-il, pour ce genre de conneries. Surtout que ce gars-là n’avait pas l’air d’un manchot.

Je m’en voulais tout de même d’être tombé dans le panneau comme une recrue… Certes! Car non seulement cet énergumène-là nous avait prévenu de son coup fumant sur nos portables, -il se prenait pour Superman, ou quoi?! D’autant plus qu’il venait de prendre le temps de laisser sa trace, avant d’entreprendre sa fuite. De manière à mettre du piquant à l’affaire, je suppose… Je pestais surtout contre mes supérieurs, qui persistaient à sous estimer ce type que les médias avaient déjà surnommé le Chat Botté, à cause de ses prouesses et de sa fâcheuse manie d’abandonner de grosses sommes provenant des butins un peu n’importe où, n’importe comment…

Puis, comme si cela n’était pas suffisant : le type taguait les scènes de ses larcins au pochoir, d’une multitude de traces de pattes de chat, au latex rouge vif, un peu hasardeusement sur son passage… Un peu comme s’il s’en foutait. Ou… Comme s’il se moquait joyeusement de nous…

Au début, nous avons cru à un jeune illuminé, même à une fille, qui avait vu suffisamment de films pour tenter nous faire tout un cinéma… Mais là… Je tenais d’une main la corde qui pendait du plafond et avec laquelle le Chat venait de nous échapper avec un sourire aux lèvres. J’en hochais la tête quand Claire – ma collègue – m’a rejoint, et qu’elle a transmis d’une voix sifflante le peu que nous avions à offrir sur le talkie :

« …Suspect mâle environ trente ans… cinq pieds euh!… un mètre quatre-vingt… Jogging noir… Heu! On a besoin de quatre unités pour ratisser le périmètre, il se déplace probablement à pied ou à bicyclette. Envoyez-nous les gars du labo pour les empreintes, pis tout le bordel!… Zero-quatre…»

C’était bien lui, que nous avions croisé sur le parking en arrivant sur les lieux. Elle savait que je le savais. Elle n’en rajouterait rien… Ce n’était franchement pas le moment de me chambrer.

J’ai hoché la tête et lancé : « Ce gars-là doit croire qu’il a affaire à des débutants! Je veux dire, mettons-nous à sa place?! »

« Ouais! On va devoir mettre des bouchées doubles, si on veut coincer ce salaud avec la main dans le sac! »

Ce gars-là, nous menait, tous autant que nous étions, la vie sacrément difficile. Et je sentais qu’à moins d’un miracle, je n’étais pas sur le point de recommencer à digérer normalement. J’ai avalé un autre cachet pour l’acidité gastrique.

« T’as vu un peu le matos?! » ai-je intimé Claire à regarder les outils parsemés parmi les éclats de verre et la porte du coffre-fort dernier cri, que le salaud avait posé sur un bureau bien en évidence, juste pour nous narguer.

«Il prépare minutieusement ses projets, trop minutieusement… Tu sais ce que je pense… Soit il est militaire, soit il est flic! »

Elle s’est retournée pour me fusiller du regard, avec un sourire qui en disait long. Puis elle m’a balancé :

« Enculé!… Il nous a baisé par un quart de seconde…Je t’avais pourtant prévenu! C’est tout de même pas banal! »,

Ma collègue; – le lieutenant inspecteur Claire Lépine – soufflait bruyamment, penchée au dessus de la balustrade, jurant entre ses dents, au crescendo des sirènes accompagnées par les premiers gyrophares.

« Je vois déjà les journaux du matin… Non mais c’est qui ce taré-là? C’est quoi son christ de problème?!… »

Et comme les problèmes se présentent rarement seuls, j’entendais la voix redoutée de notre supérieur résonner comme le tonnerre entre les murs du centre commercial désert. Des sirènes se firent entendre de tous les coins et les hommes en bleu se sont mis à piétiner autour de la bijouterie.

«Un véritable casse-couilles, ce gars! », a hurlé le Commissaire Latouche exténué par les escaliers qu’il venait de grimper à toute volée. De derrière son imposante masse sont apparues plusieurs fraîches recrues aux uniformes impeccables qui entreprirent de ratisser les lieux, gants de latex aux mains. La routine quoi…

La routine, à cette exception près que le vieux Latouche était dans la baraque, et que de ce fait : on ne laisserait pas une pierre non retournée. Cela ne faisait plus aucun doute. Et en un sens, c’était aussi bien ainsi. Pour ma part j’en avais ma claque. Ce gars-là, ce Chat Botté, me fichait le cafard…

«Au moins, on sait qu’on a plus affaire à un fantôme… » A donné à entendre le commissaire. « Avez-vous déjà vu pareil bordel, on se croirait en pleine science-fiction ?! … »

« Mouais! » a répondu Claire en balayant les rideaux de sa torche. « Il est tout ce qu’il y a de plus humain notre Chat…

« Chose certaine, il est en forme ce salaud!… »

« Mais tu verras, il va se planter un de ses quatre. Et on sera là pour le ramasser. »

« Ostie de tête de pus! T’as vu un peu le job. Un véritable envoyé du démon… »

« C’est une vague de crime à lui tout seul…»

« N’empêche que je vais le coincer commissaire… » A rétorqué Claire sèchement.

Là je dois dire, que je reconnaissais pourquoi on l’avait affectée avec moi sur ce coup. Claire Lépine était une véritable teigne, et elle n’avait pas la langue dans sa poche. Elle commençait à prendre ça personnel, cela me plaisait en elle. Elle avait du cœur à l’ouvrage. Si l’un de nous allait réussir à boucler cette histoire ce serait probablement elle.

Ce type, rapidement devenu une célébrité dans les journaux et à la télé, cassait suffisamment les burnes des haut gradés, il commençait aussi à nous miner le moral à nous aussi. J’entendais des blagues au poste.

Sans parler de certains coups non élucidés, qui dépassaient le calibre des petits bandits québécois et qu’on commençait à ajouter à son c.v. au Chat. J’avais beau avoir mes quarante années sur la force bien sonnées, dont vingt au grand banditisme, que ce gars-là restait le plus ingénieux dont j’avais croisé la route.

Je n’allais pas lâcher maintenant que nous l’avions approché. Nous respirions le même air que lui.

Je ne savais pas comment, et j’espérais de tout cœur ne pas avoir à verser de sang, ni d’un bord, ni de l’autre. Mais j’avais un taux de résolution dépassant toute moyenne, et je voulais clore ma carrière avec cette enquête, alors pas question de tomber sur cet enfoiré par erreur!…

La vraie chasse ne faisait que commencer.

Je n’ai pu que secouer la tête devant tout le verre des vitrines pulvérisées. Il avait réussi un coup de maître. Claire avait bien raison, ça prenait un enculé pour nous faire ça à nous… Il savait bien que nous étions juste derrière lui, sinon pourquoi nous aurait-il prévenu?

On venait de se faire avoir comme des débutants, or quelque chose me disait que ce n’était pas là le pire. Quelque chose, que je ne réussissais pas à mettre le doigt dessus, clochait dans cette histoire…

Une réponse

10 11 2007
François

A quand la suite ?

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