Portée Retrouvée

         Nadine est ma soeur et je refuse de l’imaginer en train de tailler une pipe à un vieux satire pour se payer un shoot. ”Quelle perspective!” laissé-je échapper à haute voix en ressassant ces faits. Nous sommes trois dans l’ascenseur qui descend vers la terre ferme. Le couple agité d’inconnus à mes côtés s’engeule dans une langue étrangère sans trop élever le ton. Je leur lance un regard mi-figue mi-raisin puis je sors d’une enveloppe mon billet d’avion tout frais, que je scrute avec l’air de ne pas y croire. Je rajoute : ”C’est pourtant ce qu’on dit de la moitié des toxicos du sexe féminin de Vancouver, sans compter qu’un quart d’entre elles seraient porteuses d’hépatites B et ou C et ou de V.I.H.!”  

         Les mal lunés hochent de la tête dans ma direction brièvement puis remettent ça de plus belle avec des mots qui sifflent. L’ascenseur de verre plonge une douzaine d’étages vers la rue où en mettant le pied je me gronde intérieurement de ne pas avoir profité du panorama. Je suis comme ça, toujours à regretter quelque chose, je n’y peux rien!

         Cela a beau être mes premières vraies vacances depuis le diplôme, c’est à dire que depuis sept ans je trimme comme un dingue au service de la Police de la Communauté Urbaine de Montréal afin d’économiser de quoi payer des vacances dignes de ce nom à ma femme, ne serait-ce que deux semaines juste pour elle et moi, sans les enfants. Or maintenant que les traites sont à jour, que les frais scolaires et autres babioles indispensables sont surmontées, maintenant que Marjolaine a réintégré son travail après la naissance du petit, maintenant que tout roule comme sur des roulettes, je n’ai aucune autre option que cet aller-retour sur Vancouver pour aller y cueillir ma soeur cadette. Dans quelques heures je serai entouré des Rocheuses, mais pour combien de temps ? Et dans quelles conditions ?!

         Je constate avec un certain effroi que de notre côté nous nous sommes affairés à nos mièvres existences croyant dur comme fer que cela n’arrive que dans les familles des autres malgré tous les signaux pourtant clairs qu’elle nous envoyait. Nous n’avons pas revue Nadine depuis ses dix-huit ans. Inutile de vous dire que nous nous sommes fait un sang de cochon à son sujet, c’est pourquoi je n’ai pas hésité l’ombre d’un instant à sacrifier mon projet de vacances outre-mer, – à Londres si vous voulez tout savoir ! pour me diriger sur la côte Ouest canadienne avec la mort au coeur afin de la sortir – elle me manque terriblement – de la gueule du loup.

         Elle est ma famille à part entière, mon sang, un peu ma fille, et malgré mon sentiment de culpabilité irréconciliable je commence à m’inquiéter pour sa santé au point d’en faire des cauchemars. Nous avons jadis été très proches : n’ayant que cinq années de différence entre nous, elle s’est toujours confié à moi plutôt qu’à notre mère. Dieu sauve son âme. Notre mère qui a enfanté de Nadine sur le tard, avouons-le. Or ma jeune frangine a bénéficié de soins hors du commun depuis l’enfance, car avec Marjolaine, la femme de ma vie, nous l’avions à notre manière adopté.

         En effet, Marjolaine, qui depuis mes premiers souvenirs habitait la maison voisine de la nôtre, et moi, sommes aujourd’hui mariés depuis plus de dix ans. Nous avions pour jeux favori de mettre en scène une jeune famille dynamique. La petite Nadine que nous nous émerveillons à rendre heureuse ne se lassait jamais à ce jeu. Nous répondions à ses moindres désirs comme des parents extrêmement attentifs, surtout pendant les longues années de la maladie qui emporta un jour notre mère.

         Quelque chose que je ne saurais bien identifier se produisit lors de la naissance de notre premier enfant. Ma soeur, adolescente à l’époque, a adopté une attitude méprisante à l’égard du bébé d’abord, ensuite envers Marjo. Moi ?! Hé! Ben… Je bossais de jour et étudiait le soir, je n’étais que rarement dans les parages. Marjo me tenait au courant.    

         Bref, Nadine, le jour de ses dix-huit ans, quelques mois après le décès de maman est partie pour Vancouver planter des arbres. Je me souviens de la scène à laquelle j’eus droit pour m’être opposé à ses desseins, c’était il y a cinq ans quasiment jour pour jour.

         Au début, pendant une bonne année, elle semblait bien se plaire là-bas, puis vinrent une à une de drôles de nouvelles, d’abord via la police qui cherchait à positivement l’identifier par téléphone, puis un jour par curiosité à cause de bizarres de messages qu’elle m’avait laissé sur mon répondeur quémandant une assez forte somme d’argent en pleurant, hé bien, j’ai trahi l’éthique professionnelle et suis allé voir dans le système informatique C-Fax du gouvernement fédéral à des fins personnelles, et là, je suis presque tombé de ma chaise, j’ai vérifié à plusieurs reprises les données de la fiche anthropométrique, elle en était à sa nième condamnation pour trafic de stupéfiants, entrave, et j’en passe… À bout de ressources, j’ai ramassé mon courage à un doigt et demandé à recevoir les photos de ma petite soeur par ordinateur. Elle avait l’air dans un état lamentable. Méconnaissable sur une des images elle avait un oeil amoché et du sang sur ses vêtements. J’en suis resté sous le choc à tel point que cela a mis plus d’un mois à sortir au grand jour. Je n’ai pas eu le courage de les montrer à ma conjointe.

         En fait, je n’ai pas pu en parler à qui que ce soit avant le matin où Marjolaine a ouvert une lettre de Nadine où en toutes lettres elle nous avouait son style de vie, qu’elle était héroinomane, elle allait même jusqu’à suggérer que cela était moindrement dommageable que pour une cocainomane (Vous vous rendez compte un peu !) et qu’elle se croyait damnée à ne plus jamais s’en sortir. Un énorme cri à l’aide en vérité. C’était vendredi dernier. Et ce matin Mercredi 24 Juin, je prépare ma valise pour tenter d’aller la sortir de cet enfer. Je ne peux plus me garder la tête enfouie dans un trou.

         - Je maintiens… dit Marjolaine en relevant une mèche derrière son oreille, que je devrais t’accompagner. Ma mère a offert de garder les enfants !

         Elle se colle à moi, comme dans nos moments de sérieuse remise en question, tout son corps me demande de la prendre sérieusement en considération. Je sens son coeur battre contre mon bras. Je me love la tête dans son cou et à l’oreille je lui souffle :

         - Ne t’inquiète plus mon amour. Je suis en contact avec la Gendarmerie Royale et la police de Vancouver, peu m’importe dans quelle pétrin Nadine s’est mise, je saurai la sortir de là. Ici elle pourra se faire désintoxiquer, nous sommes en mesure de l’aider plus que jamais…

         - J’espère que tu as raison Stéphane, il y en a tellement qui ne s’en sortent jamais… Tiens, regarde la fille des Ladouceur… Pas besoin d’aller chercher si loin ! Ma cousine Jenny ! Oh! Steph… Pourquoi cela nous arrive-t-il à nous?!

         - Nous ne sommes pas là pour juger quiconque ma chouette, au plus nous pouvons lui suggérer des portes de sortie, mais c’est à elle de faire le premier pas…

         -Tu parles… Elle ne s’est même pas pointée à l’aéroport quand nous lui avons fait parvenir le billet pour notre dixième anniversaire de mariage, tu sembles oublier…

         - Tout ça c’est de l’histoire ancienne Marjo je t’en prie, tournons la page, Nadine ne peut pas avoir tant changé que ça, c’est nous qui l’avons élevé mon amour, ne l’oublie pas…

         Cela semble faire son effet, elle hoche sa jolie tête de gauche à droite en signe d’acquiescement. Je l’étreins de plus belle, et alors qu’elle commence à pleurer à chaudes larmes je tente de la réconforter :

         - Tu verras, tout ira bien. Je vais la chercher, puis dans quelques mois, ceci ne sera qu’un mauvais souvenir, elle redeviendra notre petite Nadine comme autrefois… Tu me fais confiance, tout de même ?!… Le service social au bureau m’a fourni un tas de contacts en réhabilitation, j’ai bien vu dans ses lettres qu’elle veut se sortir de là, je n’ai pas rêvé ! Nous sommes les seuls qui pouvons la sauver !

         Elle me fait signe que oui de la tête sans la retirer de mon épaule. Les larmes me chatouillent sous l’aisselle et continuent leur chemin jusqu’a mon short. Quand Marjolaine pleure, ce sont des torrents qui déferlent.

         Un peu plus tard nous déposons les enfants chez sa mère et faisons l’amour sur le siège arrière de la voiture dans le stationnement d’un parc sur le chemin de l’aéroport, comme aux jours de notre adolescence. Je me demande combien d’entre nous après dix ans de mariage ont encore des rapports de cette qualité en tant que couple. Pendant tout le trajet, elle tient sa main sur ma cuisse, et me regarde en souriant avec les joues rosées à cause de la barbichette que je me suis laissé pousser pour avoir l’air moins d’un flic. Doux Jésus qu’elle est belle à voir. Encore plus qu’il y a dix ans. Les enfants lui ont donné de l’assurance, elle dégage, je vous assure…

         Confidence pour confidence : J’y ai déjà songé mais je n’ai jamais couché avec une autre femme que ma femme! Je crois que je n’oserais jamais lui demander si elle m’a un jour trompé… Je suis cucul ! Peut-être bien…

        

                                                                           ***

         Dans l’avion, j’étale devant moi le dossier compilé pour ce voyage. J’ai réduit en photocopie tous les messages qu’elle nous a fait parvenir ces derniers temps. Et en inspecteur qui se respecte j’ai pris toutes les notes pertinentes pour la retrouver illico, avec les numéros nécessaires à me faire appuyer par la police locale en cas de besoin.

         Je bois ma première bière depuis Dieu seul sait quand, et j’en commande une deuxième aussitôt, déterminé à fermer l’oeil ne serait-ce que quelques heures. Je ne peux m’empêcher de revoir Marjolaine dans ma mémoire, émue à la limite :

         - Tu te rends compte qu’elle n’a même pas envoyé une seule carte à aucun des enfants depuis qu’elle est là-bas, insista-t-elle. Quand elle écrit, c’est trois phrases qui se résument en Envoyez-moi de l’argent sinon je me suicide !, ne trouve-tu pas qu’elle y va franchement fort ?!

         - Ne juge pas si sévèrement !… répliqué-je. Ce n’est qu’à toi même que tu t’en prends… Après tout elle fait sa vie, ce n’est pas comme si elle était ici à nous solliciter tous les quinze minutes….

         - Elle me manque tellement !!! Éclate-t-elle en sanglots pour la deuxième fois ce matin.

         Je connais Marjolaine depuis que nous avons mutuellement cinq et sept ans, et quand elle cherche à dénigrer quelqu’un de la sorte, c’est qu’elle en a rudement lourd sur le coeur. Je la tiens longtemps dans mes bras où elle se vide d’un bon litre de larmes.

         Je sommeille à moitié, sirotant à petites gorgées ma deuxième consommation qui comme je l’avais espéré me détend pour la peine. Cela est le grand bénéfice de rarement consommer de l’alcool, quand j’en prends, je le sens… Toutes sortes d’images bizarres et folâtres m’éclaboussent l’esprit à mesure que je plonge dans le sommeil réparateur aux derniers jours de ravage que je viens de passer.

         Quand je me réveille, une hôtesse est plantée devant moi avec un torchon dans une main pour éponger la bière que j’ai renversée sur le rabat de plastique. On indique au micro le début des manoeuvres d’atterrissage.

 

                                                                  ***

 

Laisser un commentaire