tous les matins

je travaille

Quelques minutes après l’ouverture, Richard gare la vieille Chevrolet familiale vis-à-vis les portes. Le moteur tourne, prêt à rugir vers la vraie vie.

Je me suis fringué en conséquence. Je porte un costume gris clair et une cravate colorée sur une chemise blanche fraîchement sortie du pressing. J’ai même ciré mes pompes pour l’occasion.

En guise de préparatifs, j’ouvre la fermeture éclair du grand sac de sport dans lequel j’ai inséré une boite de carton pour que la forme du sac reste consistante. Je glisse aussitôt mon imperméable entre les poignées de cuir au-dessus de l’ouverture.

Je regarde une dernière fois la liste de mes commandes pour me remémorer les tailles en tirant une bouffée sur la cigarette, que je refile à Richard, qui me dit : « T’es sur que tu ne veux pas que je rentre avec toi ? Je pourrais faire diversion … » Je rétorque : « Surtout ne bouge pas de là ! J’en ai pour deux petites minutes. Et s’il arrivait une couille, tu fais celui qui ne me connaît pas ! On se rancarde à ma piaule. D’accord ?!»

J’entre dans le magasin, dont je connais par cœur la disposition, avec tous les sens en état d’alerte. Il y a très peu de clients pour l’instant. Certains commis sont affairés autour de la caisse, hors d’état de nuire, d’autres rangent des choses dans les présentoirs, et ça semble parfait. Je repère les caméras de surveillance puis me faufile aussitôt entre les rayons de costumes pour hommes.

Dès que je passe derrière les étalages personne ne peut voir que je porte ce grand sac. Je le pose par terre à mes pieds lorsque je suis devant les costumes les plus dispendieux, le présentoir pivotant est bourré de costumes de saison à des prix dépassant les cinq cent dollars.

Je fais tournoyer le bidule en accrochant les tailles qui m’intéressent au passage et les aligne côte à côte devant moi. D’un geste qui m’est devenu coutumier, je décroche cinq costards que je plie autour des cintres. Je me penche et les glisse sous mon imper dans le sac, peu enclin à me soucier des regards inopportuns. Je ramasse mon sac lentement, me dirige vers la porte en évitant le champ des caméras, et recouvre la respiration en franchissant le seuil.

Contrairement à la consigne, Richard n’est pas dans le siège du conducteur mais debout derrière la voiture.

Il me reste à peine cinq mètres à franchir lorsqu’il m’aperçoit, mais au même moment j’entends : « Hep ! Là ! Monsieur » derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour comprendre ce qui se passe, j’attrape mes jambes à mon cou et fonce vers Richard à qui je balance le sac, en hurlant : « C’est moi qui conduis »

Heureusement, le moteur tourne, dans le rétroviseur les deux agents de sécurité réduisent l’écart. Je décolle sur les chapeaux de roues, je mets la sauce, la tire bondit.

Richard crie : « Ils parlent dans le walkie-talkie, faut s’arracher ! »

J’aiguillonne la voiture sans ralentir, et alors que nous approchons du but il hurle : « Le feu est rouge, regarde là ! » : Un camion de livraison manœuvre pour emprunter la voie de sortie. J’entreprends l’autre travée dans le sens inverse avec une main sur le Klaxon, deux roues sur le trottoir.

Les conducteurs médusés s’immobilisent en nous voyant foncer sur eux, le chemin s’ouvre devant nous. Richard se cramponne au tableau de bord des deux mains.

Je réussis à déboucher sur le boulevard sans heurt et me mêle à la circulation clairsemée. On tourne à la première route transversale.

- Tu vois ! , dis-je assez secoué. Ça valait le coup de venir jusque dans ce bled paumé… Je ne peux pas croire qu’ils étaient déjà sur moi. Je ne viens jamais dans ce coin ! …

- En tous cas, eux ils avaient l’air de te connaître … Ils t’ont pas donné beaucoup de marge de manœuvre… On l’a échappé belle…

- On les a quand même bien couillettes. Maintenant, c’est de l’histoire … Regarde un peu les prix sur c’te camelote ! Tu m’en diras des nouvelles …

Il se penche au-dessus de la banquette et farfouille dans le sac sur le siège arrière, puis il siffle entre ses dents et affirme :

- T’es vraiment fort, putain… Cinq à la fois ! Tu n’as pas mis deux minutes dans ce magasin… Comment tu fais, ça je ne le saurai jamais.

- OH ! Que si, tu le sauras !

- Qu’est-ce que t’entends par là ?

- J’entends par là, qu’il va bientôt falloir que tu t’y mettes aussi. Je te l’avais dit quand t’as voulu bosser avec moi. Mais t’inquiètes pas, on va commencer mollo !

- N’empêche que étions à deux doigts d’y goûter, lance-t-il. Ils ont le numéro de la voiture !

Sur ce, je tourne dans le stationnement d’un immeuble à appartements, je recule près d’un mur.

- Prends le tournevis dans le coffre à gant, fais-je en glissant la main sous le siège d’où je retire une plaque d’immatriculation.

- Tiens, remets ça par-dessus l’autre, comme ça on sera plus tranquille.

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