Poésie

LES ALENTOURS 1997, Écrits des Forges

FANTAISIE

Convaincu de mon entière coopération
On m’escorte vers une salle anonyme, grise
Derrière la porte de laquelle
Je pèserai le pour et le contre
De la fantaisie de l’ici-bas

La chasse à l’homme étant résolue
J’envisage les conséquences
De ma réussite appelée un massacre
À la une des journaux

Bien qu’aucun témoin n’ait survécu
Mes empreintes sur l’arme du crime
Je vais tout avouer en bloc

Lors de l’impressionnante relecture
Des chefs d’accusation portés contre moi
On m’enlève les menottes
Puis ils sortent sans claquer la porte

Enfin seul
Je masse mes poignets
Las, fatigué mais serein

Syncope de dire aux poings
Fourrageant entre les verres de styromousse
Et des mégots écrasés sur la table
J’approche une feuille blanche, un stylo

Une mouche s’éloigne d’une chaise
Contemplatif je m’y assois

Ne peux plus nier
Tête renversée, les bras en croix
Je ne pense à rien, en admirant le plafond
Mon visage d’un coup sec se fronce
Mon esprit se contredit

Je pouffe de rire…
La chaise rebascule sur ses quatre pattes
Mes chaussures claquent contre le carrelage

Le léger ricanement m’émoustille
Car seuls mes aveux me séparent
De la dernière issue de secours
Si largement ouverte

Chose inattendue :
Les secondes passent tels de fins traits
À la lame de rasoir sur le torse

Je suis rechargé à bloc
Haussant les épaules, suivi d’un long soupir
Des larmes coulent sur mes joues

Refrénant ma joie, j’écris :
QUAND ON NE PEUT PLUS VIVRE
IL EST DIFFICILE DE NE PAS TUER!
En caractères détachés
Dans le gras de la page

Résigné, le dos voûté
Armé de mon seul siège
J’éteins l’interrupteur sans ciller

Je me loge à gauche derrière la porte
Tapi contre le mur, j’inspire à tout rompre
Soulevant la chaise à bout de bras
Je hurle :
AU SECOURS!!!

Seul dans le noir
D’une salle d’interrogatoire.

LA NUIT DE L’ACCIDENT

Accélérateur au plancher
il fonce à travers la relative liberté
du royaume de la nuit
à la recherche d’un nouveau défouloir
au rythme effréné des enseignes
qui s’annulent dans la vitesse
sur l’autoroute luisante
telle une glace vive
une réflexion parfaite prédomine
le véhicule glissant sur un miroir de pluie

Dans la voie rapide éraillée
la bouteille entre les cuisses
il cultive notoire son indifférence
sa collection ingrate
de nuits blanches sans lendemains

Il se goinfre de futilités caustiques
qui transforment l’existence en une vie
cela le consume le volatilise
éludant avec persistance
toute forme de responsabilité

Le carburant d’être brule sans relâche
comme on dit des banalités
il se dépense
inlassable répétition
de ses déboires
rétrogradant le temps désinvolte

L’infime détente de sa poigne
délestée sur le volant
amorce un geste irrémédiable
son sourire s’écorche
lors de la tentation du dépassement du connu
l’accélération le surprend
telle une projection inattendue
annonçant la loi du pire

Fermant les paupières sans pour cela s’assoupir
son rôle se redistribue dans l’espace
dernière réplique avant la tombée du rideau

Sombre embardée
il ne reconnait plus les enseignes
ce n’est pas lorsque le véhicule bondit
possédé de son propre intellect
sonde pénétrant l’infranchissable noirceur
de la nuit de l’accident
derrière les essuie-glaces insuffisants
que le sens de sa vie
lui est évoqué

Cette maladresse tout au plus le loge
dans le décor
tapissé de feuilles mortes
choc tonitruant
l’automobile s’agenouille devant
le ciment du poteau

Dur le choc mou et dur
il est nulle part et partout
des gouttelettes tambourinent
contre ce qui reste du tableau de bord

Les horizons de son corps disparaissent
la nuit profonde éclate
ses vêtements dégoulinent rosâtres

La tempête de souvenirs hallucinés déferle
le temps multiple s’introduit

Malgré le craquellement des synapses
l’esprit se referme
des voix se répercutent
dans le long couloir de l’entendement

Il flotte dans la force de s’éloigner
ce corps immobile est libre
de sa représentation de chair flasque
il reprend à la vie
ce qui est inénarrable
s’il avait su quelque chose de la vie
il aurait quand même exagéré
sur l’accélérateur
avant la beauté fulgurante de la vitesse
puis rien.

Extrait LES ALENTOURS
1997, Écrits des Forges

Sans points de repères, comment parler de sa vie? Pour celui qui voyage, les décors, les scènes, les rencontres défilent et se succèdent comme autant de tableaux poignants que l’on aimerait repeindre. Chaque bouffée d’oxygène au coin de chaque rue trace des aventures dont le chassé-croisé s’enchevêtre sourdement.

Est-ce que le destin du monde dépend d’un problème de philosophie? D’une vision poétique des faits?

Nous sommes sans cesse fourvoyés entre le réel et l’imaginaire. Mais qui sommes-nous? Où commence-t-on à décrire le singulier remous des jours qui passent?

Avec Les alentours, Daniel Guimond pose des questions auxquelles personne semble-t- il ne répond. Sa poésie émerge du brouillard tels des feux braqués sur nous.

« au lieu de te cabrer ou gémir
dans ce poème fait pour te plaire
tu enfonces les mains dans les poches
et souris en fermant les yeux »

68 pages
12,8 X 20,3 X 0,5 cm

 

CONTINUUM/ Écrits des Forges 1991

CORDE RAIDE

Je ne suis plus en sécurité nulle part
Depuis que sur la corde raide
Je ne retrouve guère mon équilibre

Le leurre du projet biographique
Véhicule de ma mémoire
Puisque je n’y peux rien

Je ne saurais pas me réveiller seul
Demain, sans quelque chose
Lorsque la fièvre me bat les tempes
Comme un tambour de guerre
Que la vie se révèle impossible

Je mens, je triche
Je suis cruel et exigeant
Retourne la piaule de fond en comble
Pour le reste de la prescription
Tout de go

Pas même le gouvernement
Ne pourrait m’arrêter maintenant
Hier encore j’ai rêvé
Que j’étais encore jeune
Que j’étais odieux et quasiment intelligible

Il restait une manière de cure pour moi
Une thérapie contre les effets continus
De ce monde sporadique

Bourré par intervalles
De fausses fins et d’embuscades
Hachuré jusqu’à la limite du lisible
Afin de mieux goûter
Certaines sensations.

QUAI DES DÉPARTS ET ARRIVÉES

Sur le quai désert comme une certaine poésie
Remontant la rampe à grandes enjambées
La tête pleine de prose

Ce que l’on se cache à soi-même, à l’enjeu
Si j’avais pu vouloir ce qu’il me faut
Tu serais facilement devenue l’objet
De cette pauvre analyse
Assujettie à des recherches des plus
Astreignantes

Je pars comme je suis venu
Sans créer trop de remous
À l’abri d’une dernière inévitable
Crise d’hystérie
Tu t’es fanée dans les flétrissures
Sans plaies vives et sans bagages

Je repars
En saisie de silence
Entouré du tohu-bohu
Des autres voyageurs.

SIX NUITS SANS SOMMEIL

Disloqué tel un accident d’horaire
Une erreur d’algorithme
Je me suis replongé
Horreur de la répétition

Triste et dangereux
Sans plus comprendre ni délimiter
Les jours de la nuit

Fleurs éclatantes en surimpression
Sur tout ce qui bouge
Les tempes me battent la chamade
Sans freins de sûreté

Un ruissellement continu de mots
Pendant ce temps-là
Pour un long moment

J’ai cru que j’étais devenu fou
Tôt le septième matin
De ma semaine sans dormir.

CONTINUUM Écrits des Forges 1991

« Longtemps j’ai cru en quelque chose
de plus ou moins précis
puis un jour sans crier gare
En m’éclaboussant le visage d’eau froide
J’ai choisi de tout recommencer »

52 pages
11,4 X 17,8 X 0,5 cm
Poids : 60 g

ISBN : 2-89046-227-7


Ne jamais rien dire.1989, Écrits des Forges

PAR CHUTES

Lorsque passe l’excès
Dépassé à la limite
Trop plein de jamais assez
Tout, faire, tout goûter, tout
Dépenser, boire, manger
Baiser, tout fumer, sniffer,
Shooter, tout…
D’insuffisance en insatisfaction
Chronique, le cortège des sens
Défie la mémoire, l’endort…
Souvenirs mieux dessinés
Que des fossiles, ça tourne,
Ça recommence, ça spinne.
Encore et encore
Les tourbillons m’entraînent,
M’enlisent.
En spirales plus profondes.
Mouvement concentrique
Me suçant le sang…
Sensations vers le fond
De mon centre
Pour un autre milieu.
Une autre manière
De psychose secrète indécelable.
Pas tout à fait une autre
Dimension… Juste la fraction
D’espace régissant un univers plat.
Tout en épaisseurs, par couches.
Plus ça tourne, plus je glisse
Comme projectile sans issue.
À bout. Controuvé. Télescopé…
Jusqu’à l’émergence de l’autre coté.
Le perpétuel devenir en bloc.
Du temps fuit et il ne me reste
Que des trous de mémoire;
Mes archives.
Tout seul dans l’étroitesse
Du langage. Là où les mots existent.
Là où il ne s’agit pas que
D’un petit peu de vent.
Là où ça compte.
Cette nuit ne t’inquiètes pas,
Je me souviens…
Sans desserrer l’étau de la voix
Dans le texte, ses irradiantes liminaires…
Entre tendances du moment,
Le compte à rebours, en attendant
D’autres signaux; je me souviens
De toi… Du jeu
De glaces obscures
Paginant les moments troubles
De la biographie que je me fais.
Je me souviens de tes paroles
Exactement. Tes subterfuges,
Nos rires et les regards.
Mutés, obtus. Je me souviens
De rumeurs à notre sujet.
Je me souviens de moi…
Recollant déjà des morceaux
D’écorce de manuscrits
Afin qu’ils tiennent debout.
C’est comme ça qu’on s’est connus.
Tu m’as vu tomber souvent.
Me relever. Retomber trop souvent.
Me redresser trop fracturé
Pour fausser la courbature du réel
Sur le plan du récit ou même
Insister lourdement.
Cette nuit la bière,
Les barbituriques et le passé
Persécutant la mémoire
Me tordent le bras.
Encore une puis je m’étends
Par terre. Avant de faire
Trop de remous. Avant…

PERSONNE N’AIME ABSOLUMENT PAS

Personne n’aime absolument pas
Extatique  ça quand je parle trop
C’est ce que ça veut dire
Sans me laisser convaincre que
Personne n’en perçoit l’ombre
D’une différence de toute manière.
Assis devant le café refroidi
Depuis quand? Sans malice…
J’attends et c’est gratuit, alors
Si c’est pas pour une photo
Personne ne viendra m’emmerder.
Je m’emmerde moi-même
¨Ça ne se voit pas trop
Depuis le temps que
J’attends
C’est au moins la bombe
Un envahissement extra-terrestre
Rien de moins qu’un holocauste
Que je souhaite
Comme fin
À cette misère, ce délabrement…

À PERPET J’ENVISAGE

Sur les barricades indispensables
D’une fuite d’imaginaire.
Devoir porter cette ordure dans
Mon sang. L’odeur
Des cauchemars redondants.
J’envisage mon remake dans la glace.
Reflux de boue. Café, cigarette,
Trop de vin, toute la bière
Et jamais assez de sommeil.
J’envisage l’espoir d’une cure…
Zéro. Puis ça tourne…
Sans orbite exacte.
L’univers mal huilé
Grince dans son circuit râlant.
Fixé tel un moment photographique
D’avant le tumulte, l’avalanche.
Dehors, ce n’est jamais le moment,
Attends. Toujours arrête.
J’y vais…
Je repars pour ce qui ne saurait
Me séduire de l’autre côté
Des barbelés. Une balle siffle
Puis ricochet d’un tireur fou
Sur les toits.
Des ravages intérieurs,
J’envisage le pire.
Dehors c’est toujours au revoir.
Il faudra déplier les cartes,
Sortir le compas, la boussole
Pour une destination variable.
La trappe…
Oublier serait tellement plus
Vivable. Les costumes
Ont étudié le scénario.
La vie est
Une bien plus belle place
Lorsque l’on a quelque chose
À prendre.
Plus rare que le radium,
Je cherche mes pilules.
Renverse des tiroirs.
Ce courage me fait peur.
D’une peur de quoi?
De rien de descriptible.
À perpétue, j’envisage de sortir…

Ne jamais rien dire.1989, Écrits des Forges

Daniel Guimond est né à Longueuil le 21 septembre 1959. En tant qu’artiste multidisciplinaire il travaille avec le texte, la vidéo, la performance et la peinture depuis 1977.

« La vie est une bien plus belle place
lorsqu’on a quelque chose à prendre.

Plus rare que le radium, je cherche
une pilule. Renverse des tiroirs.
La boisson est finie.
Ce courage me fait peur.
D’une peur de quoi ?
De rien de descriptible.
À perpet, j’envisage de sortir… »

56 pages
11,4 X 18,0 X 0,6 cm
Poids : 70 g

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